Verhofstadt : « C’est parce que je suis un fervent défenseur du projet européen que je plaide si vivement pour une réforme »

, par Caroline Iberg

Verhofstadt : « C'est parce que je suis un fervent défenseur du projet européen que je plaide si vivement pour une réforme »
CC Flickr ALDE Communication

Guy Verhofstadt, ancien Premier ministre belge et député européen, a publié ce printemps un ouvrage intitulé « Le mal européen ». Dans cet essai, il présente des solutions pour relancer le projet européen et sortir de la crise actuelle. Découvrez ci-dessous son entretien avec Caroline Iberg, co-secrétaire générale du Nomes.

Caroline Iberg : Dans votre livre « Le mal européen », paru cette année, vous êtes extrêmement critique envers l’Union européenne. Ne risquez-vous pas de démotiver ceux qui soutiennent ce projet et de donner du grain à moudre à l’euroscepticisme ?

Guy Verhofstadt : Je reste bien sûr un des plus grands défenseurs du projet européen et de l’idée européenne. C’est justement pour cette raison que je plaide si vivement pour une réforme de l’Union européenne. Nous devons la réformer, afin qu’elle puisse de nouveau répondre aux défis importants auxquels nous faisons actuellement face. Pour surmonter la crise des réfugiés, par exemple, nous avons besoin de garde-côtes et de garde-frontières européens qui soient réellement opérationnels, d’une politique migratoire et d’asile commune ; pour la lutte contre le terrorisme et les questions de sécurité, nous devons avoir une Communauté européenne de défense et des services de renseignements eux aussi opérationnels. Lorsque nous proposerons des solutions dans ces domaines précis, dont la valeur ajoutée sera reconnue par les citoyens européens, alors la foi en l’Union Européenne sera à nouveau restaurée. Si nous ne faisons que continuer à défendre l’Union européenne sous sa forme actuelle, sans la réformer réellement, alors nous encourageons sa propre désintégration.

C.I. : Ces solutions pour refonder l’Europe, vous les évoquez dans votre livre : armée européenne, budget européen, politique d’immigration commune, service de renseignement européen, marché numérique commun, union bancaire à part entière, meilleure mobilité d’emploi en Europe, révision du système institutionnel, etc. Puisque toutes ces mesures sont connues et pourraient être mises en œuvre sans trop de difficultés, pourquoi n’est-ce pas encore fait ?

G.V. : Ces dix dernières années, nous sommes arrivés à une situation d’immobilisme au sein de l’Union Européenne. La raison qui se cache derrière ce phénomène est toujours la même : le tempo des réformes et des décisions à Bruxelles n’est en fait déterminé que par une minorité d’Etats membres. Lorsque ces derniers souhaitent bloquer toute avancée ou évolution commune au sein de l’Union, alors ils peuvent tout à fait le faire. A travers des décennies de compromis et d’exceptions aux règles, nous n’avons pas seulement atteint un chaos institutionnel, mais nous avons bel et bien créé une Europe à la carte. A mon avis, nous pouvons contrer cet immobilisme en mettant en place deux types de vitesse au sein de l’Union européenne : ainsi, les Etats qui le souhaitent pourront poursuivre l’intégration et se rapprocher davantage les uns des autres sans que les autres, qui ne partagent pas cette position, ne les bloquent.

C.I. : L’an prochain marquera les 60 ans du Traité de Rome. Ne serait-ce pas l’occasion idéale de dépasser cet immobilisme et relancer le projet tel que les Pères fondateurs l’ont imaginé, voire de trouver de nouveaux Pères fondateurs ?

G.V. : Oui, en effet. Les 60 ans du Traité de Rome que nous fêterons en mars 2017 représentent à mes yeux un moment idéal pour démarrer un processus de réforme ambitieux de l’UE, et rendre cette dernière porteuse d’une ambition pour les décennies à venir. Nous souhaitons aussi profiter de cette occasion pour rendre l’Europe plus efficace dans son ensemble, et moins bureaucratique : par exemple, la Commission pourrait devenir un gouvernement, petit, mais efficace. Nous n’avons pas besoin de 28 ministres. Nous n’avons besoin également que d’un seul siège pour nos institutions. Les résultats du référendum britannique ont été un signe clair : nous ne pouvons plus continuer ainsi si nous ne voulons pas faire face à 27 autres référendums de sortie de l’UE. Nous devons nous libérer de cette stagnation, de sorte qu’un processus de réforme puisse enfin voir le jour.

C.I. : En Suisse, comme ailleurs dans l’Union Européenne, la libre circulation des personnes est remise en question : comment faire en sorte que ce principe fondateur de l’Union européenne ne disparaisse pas ces prochaines décennies ?

G.V. : Fermer les frontières n’est pas la solution au problème, et encore moins la réponse à la source de celui-ci. Au contraire, il est tout simplement impossible de nous détacher de nos voisins et partenaires européens et de nous renfermer ainsi sur nous-mêmes. Nous devons renforcer notre coopération si nous souhaitons subsister dans ce monde. Nous devons introduire de réelles compétences européennes, au lieu de nous recroqueviller dans nos coquilles en espérant que la crise ne se reproduise plus. Les réponses à donner face à l’angoisse du terrorisme et de l’immigration massive doivent pouvoir se confronter à de réelles solutions européennes : des garde-frontières et des garde-côtes européens aux frontières extérieures de l’Union Européenne, qui puissent faire la différence entre les migrants économiques et les réfugiés, une politique d’asile commune, plus de moyens pour Europol. Le repli sur soi représente un recul. Ce repli se traduit par une montée du nationalisme en Europe – y compris en Suisse.

C.I. : Comment en est-on arrivé là alors que les ravages qu’il a commis durant la Deuxième Guerre mondiale sont indiscutables ?

G.V. : Je pense que les populistes de droite ne sont bons qu’à exacerber nos peurs et désigner les problèmes. Mais ils ne proposent aucune solution. Les Etats membres doivent coopérer pour exister. Nous devons doter l’Union Européenne de capacités effectives. Nous ne pouvons pas nous retirer et espérer que les problèmes se résolvent d’eux-mêmes, comme pour le cas de l’accord douteux conclu avec la Turquie au sujet de la crise des migrants. Il y aura toujours des voix qui demanderont que l’on accorde plus de souveraineté aux Etats membres. Je ne peux que les contredire de tout mon cœur. Avec un tel recul, nous ne faisons pas qu’affaiblir l’Europe, mais nous mettons aussi en danger la paix et la prospérité acquises depuis des décennies.

C.I. : Le 23 juin dernier, les Britanniques ont voté en faveur du Brexit. Pourtant, personne ne semble pressé de le mettre en œuvre. Pourrait-il ne pas avoir lieu ?

G.V. : Je ne doute pas que cela soit mis en œuvre. La notification exigée de l’article 50 auprès des institutions n’est pas une punition – ce n’est qu’une question de respect de la décision du peuple britannique. Nous devons également faire en sorte que cette situation d’insécurité pour les entreprises, les investisseurs, etc, dure le moins longtemps possible. Je pense ainsi qu’il est possible de conclure une sortie du Royaume-Uni d’ici 2019. Sans quoi débuterait alors un nouveau mandat, avec une multitude d’insécurités.

C.I. : Cette sortie pourrait-elle se faire par un statut d’ « associé » pour la Grande-Bretagne dont vous parlez ? Sous quelle forme ?

G.V. : Il est évident que les avantages du marché intérieur sont liés à la libre circulation des personnes. La liberté de travailler dans un autre pays de l’Union Européenne est un des principes de l’Union européenne et de son marché unique, mais également un élément clé d’une société libérale européenne, que nous devons défendre. Si la Grande-Bretagne souhaite rester au sein du marché unique, si n’importe quel pays souhaite prendre part au marché unique, il faut que celui-ci en respecte les règles. Une nouvelle relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne pourrait se baser sur un « statut d’associé » – avec moins d’obligations, mais également moins de droits pour les Britanniques. De la même manière qu’un traité de libre-échange.

C.I. : Pour conclure notre entretien et au vu de tous les points évoqués, une question s’impose encore : pourquoi restez-vous pro-européen ?

G.V. : Je reste fermement convaincu que les solutions aux crises de notre époque ne peuvent pas être nationales. La crise économique, la crise des migrants, la lutte contre le terrorisme – tous ces défis ne peuvent être relevés qu’à l’échelle européenne. Et quand nous serons en mesure de combattre et de résoudre ces problèmes, alors la confiance dans le projet européen sera retrouvée. J’en suis parfaitement convaincu.

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