L’Union européenne et ses dirigeants sont-­ils conscients de la choquante réalité qui demeure à ses frontières ?

, par Madeleine Le Gal

L'Union européenne et ses dirigeants sont-­ils conscients de la choquante réalité qui demeure à ses frontières ?
Nicoleta Esinencu

A l’heure de l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne, il est opportun de se pencher sur les travaux d’auteurs moldaves engagés peu connus hélas, mais dont les interrogations politiques qu’ils soulèvent ne demeurent pas moins essentielles. L’Europe centrale et orientale est le théâtre de crimes perpétrés contre la dignité humaine, et plus précisément contre la dignité de la femme. Il convient de les rappeler sans cesse, en espérant que l’Union Européenne et ceux qui la gouvernent prennent conscience de leurs responsabilités en la matière.

“J’ai tout vu dans ma vie, j’ai été vendue dix-­huit fois.” …

“Je voulais me suicider, je vous le dis encore une fois, je voulais vraiment me suicider.” …

“Je criais. Je faisais des conneries. J’ai tué le chat de ma patronne.” …

“Au Kosovo, je suis restée huit mois. C’était la guerre. On entendait tirer. J’avais peur qu’on vienne me tuer.”

La réalité. Voilà ce que nous rappellent trois auteurs moldaves, Dumitru Crudu, Nicoleta Esinencu et Mihai Fusu, auteurs du Septième Kafana (2003). Cette oeuvre met à jour ce qui n’est pas assez révélé : le trafic des femmes moldaves dans les Balkans post-­‐URSS, l’écrasement des grandes puissances occidentales.

Le Septième Kafana est composé de témoignages de ces femmes, à qui l’on a promis un revenu décent en Europe et qui se voient en réalité détournées de leur objectif initial et transformées en objets sexuels, ballotées de kafana1 en kafana, entre la Moldavie, la Serbie et le Kosovo. De ces tribulations, elles sortent à jamais marquées, physiquement et moralement. Plus poignante encore que l’oeuvre, la mise en scène qu’en a fait Nathalie Pivain.

Des silences encore plus saisissants que des cris, des dissonnances, des rires qui sonnent faux, une atmosphère glaçante, oppressante. Voilà ce que Nathalie Pivain a recréé pour des spectateurs qui, en allant voir la représentation, ne doivent pas craindre d’être perturbés par une mise en scène dérangeante et subversive. La Moldavie n’est pas dans l’Union européenne, dira-­‐t-­‐on…ce qui lui arrive de plus tragique n’est pas du ressort des affaires européennes.

Et si, au contraire, à l’image de la situation en Moldavie, la situation de ces républiques récemment indépendantes après la chute de l’URSS, dépendait des grandes puissances occidentales ? “Qu’est-­ce qui nous attire là-­bas ? Qu’est-­ce qu’on attend de là-­bas ? Italie, Suisse, Allemagne – la terre promise qui devient la terre de notre perte. Donc nous quittons tout…mari, parents, enfants, maison. Nous nous détruisons pour sauver quoi ? Quel est notre destin : les routes, les bordels, les toilettes de l’Europe ? Nous sommes une nation damnée.”

Le rideau tombe ! Peut-­‐on rester aveugles, face à ce qui se passe, juste là, à portée de main de l’Europe politique et économique ? Si ces auteurs roumains et leurs oeuvres étaient davantage portés sur le devant de la scène européenne, si les chefs d’Etat montraient moins d’égoïsme dans leurs décisions et ouvraient un tant soit peu leurs oeillères, alors peut-­‐être que l’Union européenne pourrait se montrer à la hauteur des responsabilités qui incombent à une grande puissance.

Fuck you, Eu.ro.Pa ! ... Dans cet essai au titre on ne peut moins provocateur, Nicoleta Esinencu poursuit dans la même veine que Le Septième Kafana et dénonce les conséquences néfastes de l’Europe de l’abondance. Elle raconte la désillusion de cette Moldavie ex-­‐soviétique. Dans Fuck you, Eu.ro.Pa !, la narratrice, une enfant, parle de sa “rencontre” avec l’Europe et c’est un récit empli d’amertume et de souffrance qui sort de sa bouche : “Je piquais chaque mois vingt-­cinq roubles de ta poche, papa. Je ne sais pas ce que je faisais de cet argent.

Mais je gardais toujours sept roubles pour ma rencontre avec l’Europe ! Je voulais tant la connaître. C’était une sorte d’American Dream. (…) C’est ainsi qu’ont commencé mes rencontres avec toi, l’Europe ! Quand je faisais quatre heures la queue devant le magasin du coin de la rue. On ne se voyait pas trop souvent. Parce que tous les deux mois on y apportait du chewing-­gum d’Italie, des biscuits de France et du chocolat allemand. Je pouvais alors m’acheter l’Europe avec sept roubles !” Mais, en parallèle de cette naïveté, qui fait sourire, des mots durs : “A quatorze an je buvais le vin au goulot.

Je vomissais et j’en buvais encore. Dans mon nouveau pays la guerre a commencé. Justement quand mes rencontres avec toi, Europe, devenaient de plus en plus fréquentes. Justement quand je voulais te faire ma première déclaration d’amour. Je buvais et j’en vomissais encore.” Alors, oui, bien sûr, la Moldavie n’est qu’une petite République aux confins de la grande Union européenne, bien sûr chaque pays doit régler par lui-­‐même ses problèmes de politique intérieure, ses problèmes sociaux. Mais à mes yeux, et en toute modestie, peut-­‐ être les dirigeants européens devraient-­‐ils prendre en compte le fait que des pays hors Union européenne subissent les conséquences de leur politique et de leur rassemblement. Peu après le vote désastreux du budget européen en février 2013 et peu avant l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne, prévue pour le 1er juillet 2013, je pense qu’il était intéressant d’évoquer ces deux oeuvres, Le Septième Kafana et Fuck you Eu.ro.Pa ! Elles nous rappellent que trop d’égoïsme et trop peu de prise de conscience de la réalité mènent à des inégalités et à des injustices imparables.

Cet article a pour but d’interroger ses lecteurs sur le rôle de l’Union européenne vis-­‐à-­‐vis des “dommages collatéraux” qu’elle cause dans les pays qui se trouvent à ses confins. La conduite qu’elle tient vis-­‐à-­‐ vis de la Croatie, dans la perspective de l’entrée de celle-­‐ci dans l’Union européenne amène très certainement des amélioration incontestables dans ce pays, en ce qui concerne la corruption et le crime organisé. Mais peut-­‐être l’Union doit-­‐elle aller plus loin encore et élargir son champ d’horizon.

Là où les grands bénificient des bienfaits de l’abondance, les petits en pâtissent, vérité générale râbachée certes, mais qu’il ne suffira jamais assez de répéter.

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Vos commentaires

  • Le 8 avril 2013 à 10:14, par Julien Vincelot En réponse à : L’Union européenne et ses dirigeants sont-­ils conscients de la choquante réalité qui demeure à ses frontières ?

    Tout à fait d’accord ! Ici encore, le problème de fond retombe sur l’image de l’Europe. A travers ces histoires tragiques, on s’aperçoit parfois que le rêve Européen existe, aux marges de celle-ci. Il est donc possible de le créer, ce rêve européen !

    Maintenant il s’agit d’éviter la désillusion, qui est d’autant plus dommageable pour l’image européenne. Il faut faire en sorte que ce rêve puisse se développer non-seulement à l’étranger mais aussi au sein de l’Union. il faut que les européens réalisent, à travers des articles comme celui-ci, que notre situation et notre niveau de vie - qui nous semble être la norme - est une source d’envie ailleurs.

    En promouvant une meilleure protection des droits de l’homme et en accueillant au mieux ces personnes qui voient en l’Europe une source d’amélioration de leurs conditions, on peut éviter de telles désillusions,et donc promouvoir notre image ailleurs. Une image positive a l’extérieur ne peut qu’engendrer une prise de conscience positive du rôle de l’UE au sein des citoyens européens.

    Donc pour améliorer l’image de l’Europe en interne, Aidons nos voisins ! :)

  • Le 20 juin 2013 à 22:24, par ApprentissageVie En réponse à : L’Union européenne et ses dirigeants sont-­ils conscients de la choquante réalité qui demeure à ses frontières ?

    En Europe occidentale, nous oublions une chose : le cousin russe. Or il considère que l’UE s’est déjà bien étendue : de ses anciennes républiques « soeurs » il ne reste plus guère en Europe que la Biélorussie, l’Ukraine et la Moldavie. Les Etats de l’Ancienne Yougoslavie sont déjà sous notre influence. Et l’Ukraine fait une véritable valse-hésitation entre UE et Russie. La 14ème armée de Russie stationnée en Transnitrie lui permet de dresser un Etat tampon afin d’éviter une invasion, possible traumatisme de Stalingrad...

    D’autre part, Berlin, la première économie de l’Union, est dépendante énergétiquement de la Russie. La coupure de gaz de Berlin, si Moscou le décidait, pourrait la mettre à genoux. Et on ignore les effets que cela aura, et à quel point l’Allemagne et l’UE. La Russie a toujours une grande armée, et les différents conflits dans lesquels elle s’est retrouvée récemment prouve qu’elle est toujours dangereuse.

    On ne doit pas oublier que la France a des relations riches avec la Russie, que la Russie veut être ancrée dans l’Europe si on cessait de la traiter comme une pestiférée alors que nous ne sommes irréprochables, loin de là...

    Si l’Union Européenne veut éviter d’énerver plus qu’elle ne le fait déjà la Russie, alors que notre budget pour la défense est ridicule et que nos armées sont nationales, elle ne doit pas intervenir en Moldavie alors que la Russie la considère comme sa zone d’influence. Ce serait désastreux économiquement, diplomatiquement et militairement. Et je ne sais pas pour vous, mais risquer la guerre pour un pays qui ne vaut presque rien est d’une folie sans pareil.

    Toutefois la Moldavie commence à être intégrée économiquement à l’Union Européenne. Et on sait tous comment ça finit... D’autre part, des bénévoles viennent pour faire de l’humanitaire notamment, ce qui sera enrichissant pour leur CV.

    Conclusion : si tout ne va pas bien en Moldavie, elle s’améliore lentement mais sûrement, et ce n’est pas en s’horrifiant devant les souffrances certes légitimes de nombreuses personnes que l’on pourra régler définitivement le problème. Au contraire, vouloir agir de façon précipitée pourrait empirer les choses.

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