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La politique étrangère de la Turquie face à ses destins

, par Aurélien Neu

Qualifiée d’émancipation du bloc occidenatal par certains commentateurs, désignée comme un réalignement par d’autres, la politique étrangère de la turquie a été sujet à de nombreux débats au cours des derniers mois.

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De l’altercation verbale au Forum de Davos entre le président turc Erdogan et le président israélien Peres en janvier 2009 à l’épisode de la « flotille de Gaza » en passant par l’initiative turco-brésilienne au sujet de l’enrichissement de l’uranium iranien lancée en mai 2010, la Turquie semble en effet avoir envoyé plusieurs signes forts perçus comme des manifestation d’indépendance ou d’hostilité, selon la rive du Bosphore sur laquelle où on se trouve. Alors simple opportunisme politique ou changement plus profond de conception et de pratique de la politique étrangère ?

Pour ce faire, tendre l’oreille aux propos et déclarations de l’actuel ministre des affaires étrangères turques nous apparaît comme la première des démarches à accomplir. Nommé à ce poste le 1er mai 2009, Ahmet Davutoglu est régulièrement présenté comme l’architecte de la nouvelle politique étrangère turque. Ce terme d’ « architecte » n’est pas sans rapport avec la dizaine d’ouvrages que Mr Davutoglu a rédigé durant sa carrière universitaire, ouvrages qui lui valent fréquement d’être désigné comme le « Kissinger turc ». L’un de ces ouvrages, Strategic Depth, publié en 2001, apparaît en effet à la lecture comme la transposition théorique de ce qui est actuellement mis en pratique par le ministre. Alors de quoi s’agit-il ?

La politique étrangère « Zero Problems »

Il s’agit pour Mr Davutoglu de mettre en place une politique étrangère « zero problems », rompant ainsi avec les tensions récurrentes de la Turquie avec ses voisins directs que sont en autres la Syrie, l’Irak ou encore l’Arménie. L’un des postulats d’une telle politique est qu’en pacifiant ses relations avec ses voisins, la Turquie devrait être en mesure d’accroître sa prospérité économique et d’assurer sa sécurité régionale. Aussitôt nommé, le ministre Davutolgu s’est ainsi empressé d’apaiser les relations tant avec le régime syrien qu’avec le gouvernement du kurdistan nord-irakien pourtant longtemps souspçonné de soutenir le mouvement séparatise kurde contre lequel lutte le gouvernement d’Ankara depuis plus d’une vingtaine d’années.

A ces apaisements frontaliers se sont ajoutées de nouvelles relations avec les autres grands émergents (36 nouvelles ambassades ont été ouvertes dans des pays dits du sud depuis le début de l’année 2010) au premier desquels on trouve le Brésil, en témoigne l’initiative commune turco-brésilienne lancée en mai 2010 pour contourner la ligne occidentale jugée trop rigide vis à vis de l’Iran et de son programme d’enrichissement d’uranium. On notera au passage que la Turquie a voté contre les dernières sanctions imposées au régime de Téhéran en juin 2010 par le conseil de sécurité de l’ONU. Cette position conciliante avec le régime des mollahs peut en partie s’expliquer par les liens d’interdépendances économiques et énergétiques (10 milliards de dollars de volume d’échange en 2009) qui lient la Turquie à l’Iran. Plus généralement, elle traduit le rôle de principal médiateur régional qu’aspire à occuper la Turquie.

A raison de plusieurs voyages par semaine, le ministre des affaires étrangères turc a ainsi sillonné les grandes capitales non européennes . Il a résulté de ces visites, en plus d’un dialogue ouvert avec de nouveaux partenaires, la possibilité pour les entreprises turques de mieux s’implanter à l’étranger. Bien entendu, rien n’est jamais linéaire et l’épisode de la flotille de Gaza et les tensions politiques et diplomatiques qui l’ont accompagné viennent rappeler qu’un médiateur peut rapidement se muer en partisan.

Si la Turquie a pris la décision d’assumer plus ouvertement son ambition régionale et internationale, elle ne semble toutefois pas avoir tourné le dos à l’UE. Comme aime à le dire Mr Davutolgu, l’adhésion à l’UE fait partie de ses priorités mais n’est pas son unique priorité. Sur ce point, la réticence affichée de certains dirigeants européens à traiter du cas turc, dénoncé vertement cet été par David Cameron lors de sa première visite officielle en Turquie, a certainement encouragé Ankara à développer et accroître ses relations avec d’autres partenaires. Ainsi, comme l’a rappelé Dorothé Schmid dans le dernier numéro de politique étrangère de l’IFRI, les Turcs ont pris ombrage des tensions autour du processus d’adhésion et ont en retour cherché à mieux assumer leur rôle de 17e puissance économique mondiale. Cela a dopé en quelque sorte leur capital de confiance.

Faut-il néanmoins rappeler que l’UE est encore à ce jour le premier partenaire commercial de la Turquie et que celle-ci est liée à l’UE par un traité d’union douanière en vigueur depuis 1996 ? Seules les cassandres savent si cette position de premier partenaire commercial va se maintenir ou sera amené à changer au cours des prochaines années. Quoiqu’il en soit, c’est avec une Turquie à l’horizon plus élargi, et qui ne regarde donc plus exclusivement vers l’ouest, qu’il faut désormais compter.

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P.-S.

Illustration : vue du pont d’Istanbul

Source : MyAegean.gr

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