Vers un nouveau nationalisme allemand ? Un adieu à l’Europe ?

, par Antonio Padoa Schioppa, traduit par Jean-Luc Prevel

Vers un nouveau nationalisme allemand ? Un adieu à l'Europe ?

Le risque d’une résurgence du nationalisme allemand semble aujourd’hui très élevé. Naturellement, il ne s’agit pas d’un nationalisme belliciste ou impérialiste : l’histoire ne se répète jamais. Mais on ne peut que noter une réanimation de l’orgueil national, chéri par la Bundesbank, la Cour de Karlsruhe, la presse et autorisé à croître sans critique évidente au sein de la CDU et de la CSU.

C’est un mélange très dangereux. Non pas tant pour ses motivations économiques et juridiques qui sont assez faibles, (aussi parce que toute l’eurozone est maintenant d’accord sur la nécessité de redresser les budgets nationaux déséquilibrés, à condition que le calendrier soit reconsidéré pour éviter des désastres comme ceux de la Grèce et ailleurs), que du fait que, dans ce contexte de protestation et de mise en garde, les passions et les émotions, alimentées intentionnellement (je dirais de sang-froid), augmentent. En politique, comme dans l’histoire (oublions les individus...), on ne peut pas raisonnablement réguler les passions et les émotions.

Mais une fois qu’un processus de cette nature est mis en route, il est très difficile de l’arrêter. Les tournants historiques, positifs ou négatifs, les révolutions et même les guerres (pensons à l’Europe en 1914) sont souvent nés sur un tel terrain, déconnectés et indifférents aux jugements de la raison.

Il ne suffira pas (comme ce n’a pas été le cas jusqu’à présent) de démontrer que le redressement des budgets nationaux est nécessaire mais pas suffisant et aussi que la pars construens, constituée par un budget européen géré par une gouvernance supranationale de l’économie et contrôlé par le Parlement européen, est nécessaire. Il ne suffira pas de pointer que la méthode intergouvernementale caractérisée par l’unanimité (mais de facto sous l’hégémonie de Berlin) a prouvé clairement qu’elle était inefficace. Il ne suffira pas de rappeler que coordonner n’est pas synonyme de gouverner. La majorité de l’opinion publique en Allemagne croit (c’est une question de conviction : il n’y a rien de plus dangereux que ce qui est crû de bonne foi par l’opinion publique...) que les Allemands ont en vérité trouvé le bon modèle ; et qu’il est de leur obligation morale, plus que politique, de l’inculquer aux autres pays européens. Ils se considèrent comme les meilleurs, les plus prévoyants, les plus vertueux.

Qui connaît les choses, sait que ce n’est pas vrai comme ce n’est pas vrai non plus d’un autre peuple ni d’un pays. On sait que notre récession n’est pas bonne, même pour les Allemands : la chute considérable, en Italie, des ventes de voitures de luxe est là pour le démontrer. Et on sait que dans tous les cas, même une Allemagne en très bonne santé, aujourd’hui et encore davantage dans l’avenir, ne pèsera pas beaucoup sur la balance du pouvoir sur la planète. Seule une Europe unie pourrait compter comme protagoniste de l’histoire dans le monde de demain. Mais ce sont seulement les voix de la raison. Ce sont des armes émoussées quand les passions et les émotions se manifestent, souvent alimentées par des intérêts cachés.

Je ne croit pas que la Cour de Karlsruhe rejettera les mesures conçues par les gouvernements et déjà approuvées. Mais elle imposera probablement d’autres conditions, elle ralentira une fois encore les pas en avant de l’Union en se cachant derrière des arguments juridiques contestables que, même en Allemagne, des juristes très respectés (comme Ingolf Pernice et d’autres) remettent en cause. C’est le moyen pour saper l’intégration européenne et cela donne des fruits politiques remarquables dont je ne pense pas qu’ils s’effaceront après les élections de septembre, après la réélection probable de Mme Merkel.

Dans l’économie aussi, la renationalisation avance, avec des progrès qui sont vraiment faits et qu’il serait stupide d’ignorer. Mais ce qui est fait est toujours trop petit et trop tard. Les difficultés croissantes du processus de l’union bancaire, qui dans tous les cas avance encore, sont aussi révélatrices. Mme Merkel a le talent de répéter toujours qu’elle veut plus d’Europe. Mais elle s’arrête là. Au lieu de l’idéal resplendissant d’une Allemagne européenne, le contre-idéal d’une Europe allemande fait son chemin. Et c’est mauvais.

Quand, il y a plusieurs mois, le Handelsblatt a publié la version allemande de ma lettre ouverte à M. Schäuble, environ 70 lettres de protestation sont arrivées sur le site web du plus grand quotidien économique allemand, qui contenaient souvent purement et simplement des insultes à l’égard de l’auteur, stigmatisé comme un représentant typique des Italiens dépensiers. Je n’ai pas le souvenir d’un seul message d’approbation, bien qu’il n’y ait dans la lettre pas un mot qui ne soit pas d’un profond respect pour l’Allemagne, et elle approuvait l’objectif de redressement des budgets nationaux déséquilibrés. Si la foi pro-européenne solide qui a été vivante en Allemagne pendant les deux tiers d’un siècle (je pense que cette foi existe encore, même si elle n’est pas très visible et qu’elle concerne la majorité, mais jusqu’à quand ?), devait s’effacer, nous n’arriverions plus à une organisation fédérale de l’Union, en commençant par l’eurozone. Et cet objectif est encore écrit dans leur constitution. Et c’est vraiment la précondition à une issue structurelle à la crise.

Et puis il y a la France qui ne rate aucune occasion de dire que la supranationalité est prématurée. Cela a bloqué le processus de l’intégration institutionnelle en 1954, en 1958, en 1984, en 1992, en 2003 et en 2005. Et peut-être cela arrivera-t-il encore, d’autant plus si l’Allemagne continue à diluer son fédéralisme comme elle le fait. La diminution de l’importance du fédéralisme au sein du Parti populaire européen, dominé par la CDU et le PDL italien est aussi très impressionnante.

Reste l’Italie. Le gouvernement Letta est le plus fédéraliste qu’il y ait jamais eu en Italie. Il faut le reconnaître. Mais où est sa détermination ? S’il en a une, elle doit être chaque jour dépensée pour d’autres batailles, bien moins décisives et moins nobles. Ceci dit, ce serait un non-sens d’ignorer que l’Europe a, en vérité, malgré tout, effectué des pas en avant significatifs sur la voie de l’intégration économique ces dernières années. C’est la crise qui les a provoqués. Et même la souveraineté nationale, qui survit encore alors qu’il serait souhaitable qu’elle disparaisse, a subi des réductions assez significatives, en particulier dans la gestion des budgets nationaux en plus, dans l’eurozone, du renoncement à la souveraineté monétaire. Cependant, la gouvernance de l’économie au niveau européen, l’autre pilier nécessaire de l’Union, reste encore entre les mains inefficaces des gouvernements.

Comment réparer ce défaut fondamental qui empêche l’Europe de surmonter la crise ?

Il y a deux voies, non pas alternatives mais complémentaires. D’un côté, la crise non résolue imposera de prendre en compte une route différente, plus réussie et plus supranationale, différente des accords intergouvernementaux. De l’autre, il est indispensable de mobiliser l’opinion publique, avec aussi les moyens du Traité de Lisbonne (par ex. une ICE, art. 11), pour demander finalement le lancement d’un Plan européen pour le développement durable, géré par le centre et contrôlé par le Parlement européen. Pour contrer les fortes poussées anti-européennes, il est nécessaire d’insister particulièrement sur la crise pour réveiller chez les citoyens européens, une passion civile renouvelée en soutien à un projet d’union fédérale.

Article publié antérieurement par The Federalist Debate -Turin ainsi que par le magazine Fedechose

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