Tribune : L’Europe fédérale : le seul rempart face aux prédateurs modernes

, par Françoise Diehlmann, UEF-France

Tribune : L'Europe fédérale : le seul rempart face aux prédateurs modernes
©PxHere

TRIBUNE. La nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis (novembre 2025) vient de paraître (traduite par Le Grand Continent). Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est gratinée.

Une vision américaine centrée sur les États-Nations

Elle renoue avec une conception traditionnelle de l’État-nation - ”L’unité politique fondamentale du monde est et restera l’État-nation” - selon laquelle l’ordre, la sécurité et la cohésion doivent primer sur la mobilité et sur les considérations politiques et humanitaires, ce qui vise à remettre en cause les droits fondamentaux. Ce positionnement traduit une critique frontale de la mondialisation et de la gouvernance fédérale, accusées d’affaiblir les États et de diluer les identités nationales : “Nous défendons les droits souverains des nations, nous nous opposons aux incursions des organisations transnationales les plus intrusives qui sapent la souveraineté et nous soutenons la réforme de ces institutions afin qu’elles favorisent plutôt qu’elles n’entravent la souveraineté individuelle et qu’elles servent les intérêts américains”. L’immigration massive y est décrite comme un phénomène déstabilisateur qui troublerait l’unité culturelle et menacerait la sécurité nationale. En ce sens, la frontière devient non seulement une ligne géographique, mais est politique : “La sécurité des frontières est l’élément principal de la sécurité nationale”. La frontière devient donc la clé de voûte de la sécurité nationale, au même rang que la défense militaire ou la lutte contre le terrorisme.

Il est aussi question de “maintenir le soft power inégalé des États-Unis”. Pourtant, dès l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, l’USAID, l’agence des États Unis pour le Développement International, qui incarne le soft power américain a été dissoute. L’ampleur des coupes est massive, 83% des programmes sont supprimés. 94% des employés ont été congédiés. Fondée en 1961 sous l’ère Kennedy, elle fut pendant des décennies le fer de lance de l’aide humanitaire et du développement des Etats-Unis : Santé, éducation etc. Assurant 40% de l’aide humanitaire et au développement mondiale, elle a permis d’éviter des millions de décès. Sa fermeture pourrait entraîner plus de 14 millions de décès d’ici 2030. Les ONG partenaires, notamment en Asie et en Afrique, ont dû réduire considérablement leurs actions, ce qui met en danger les populations.

Vu le désengagement américain et dans le contexte trumpiste, il est donc urgent que l’UE se dote d’une véritable agence européenne de développement avec ses compétences et son budget sous le contrôle du Parlement européen et qui intègre les valeurs humanistes européennes et mondiales, les droits fondamentaux, l’État de droit, Cette agence pourrait ainsi devenir l’instance principale de coopération et de projection internationales et humanitaires ainsi que du multilatéralisme, à condition qu’elle soit bien visible.

L’Europe cible d’une stratégie américaine agressive

Le chapitre consacré à l’Europe qui illustre concrètement cette stratégie évoque rien de moins qu’un risque de "Grand remplacement" et, par conséquent, “d’effacement civilisationnel” du continent. Les problèmes européens ne seraient pas d’abord militaires ou économiques, mais civilisationnels. Des théories jusqu’ici principalement associées à l’extrême droite européenne deviennent ainsi présentées comme une stratégie à part entière contre l’Union européenne.

Pour la première fois, Washington présente l’Union européenne comme un adversaire qu’il faudrait “affaiblir” en “cultivant la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe au sein des nations européennes”. Ce n’est plus seulement du America First, c’est le soutien affiché aux forces opposées à l’Union européenne.

JD Vance avait déjà donné le ton dans son discours extrêmement agressif contre les Européens à la Conférence de Munich en février dernier. Pour le vice-président américain, la principale menace pour l’Europe viendrait d’elle-même plutôt que de la Russie ou de la Chine. Il affirme que l’UE aurait quitté le terrain des valeurs démocratiques, en pratiquant censure, l’exclusion des partis populistes et l’inaction face à l’immigration.

Ce diagnostic relève d’une vision conservatrice, où la politique européenne cosmopolite, pluraliste qui en fait sa modernité est assimilée à la décadence.

Ce texte valorise la liberté d’expression en l’opposant à l’Union européenne et à “ces dirigeants se retranchant dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition”. Il s’agit de “renforcer les nations saines d’Europe centrale, orientale et méridionale grâce à des liens commerciaux, des ventes d’armes, une collaboration politique et des échanges culturels et éducatifs”. Autrement dit, la Nouvelle Stratégie américaine privilégie les régimes illibéraux (Hongrie, Slovaquie) et d’extrême-droite (Italie) contre les gouvernements pro-européens et surtout contre l’Union européenne.

A vrai dire, les États-Unis proposent de redéfinir les relations USA-UE dans un sens où ils dominent et dictent. Ceci apparaît clairement dans les négociations avec la Russie où les Etats-membres de l’UE et bien sûr l’Ukraine sont absents. L’Europe devient une quantité négligeable. A vrai dire, les États-Unis ne veulent pas “promouvoir la grandeur de l’Europe”, mais ils veulent une stratégie d’influence sous leur égide. Les États-Unis version Trump ne se positionnent plus en alliés : ils deviennent des adversaires déterminés de l’Europe et du multilatéralisme. Le fait qu’ils aient quitté le camp des valeurs démocratiques constitue une rupture énorme.

Une Europe divisée face à la montée des prédateurs

Cette hostilité nouvelle permet aussi de mieux comprendre la stratégie agressive vis-à-vis de l’Europe de la part d’un Vladimir Poutine désinhibé qui a trouvé en Washington un allié.

Dans ce contexte, ne pas s’engager vers l’Europe fédérale revient à accepter l’affaiblissement de l’UE.

Les médias ont rapporté qu’Emmanuel Macron aurait parlé de “trahison” américaine. Il s’en est défendu, préférant réaffirmer l’unité entre Européens et Américains afin d’éviter un affrontement ouvert avec Trump. Pour la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, les États-Unis restent “le plus grand allié”. Une telle position est tout sauf “win-win”.

L’urgence d’une Europe fédérale

Au contraire, la situation exige que l’UE s’impose si elle ne veut pas disparaître, une véritable rupture. La seule et unique solution est l’Europe fédérale, seule capable de protéger l’Ukraine et l’UE.

Faire semblant d’ignorer la réalité — celle d’un allié américain de plus en plus hostile, car il ne faut pas froisser Trump — ne peut plus durer.

Quand E. Macron demande à Xi Jinping de soutenir l’Ukraine, la réponse du dirigeant chinois semble écrite d’avance : « Vous voudriez que je prenne mes distances par rapport à Poutine ? Vous n’êtes pas sérieux… »

Pendant ce temps, Poutine est reçu à New Delhi avec faste par Narendra Modi. N’assiste-t-on pas là à la fin du camp occidental avec la trahison des États-Unis de Trump et la faiblesse occidentale face à l’agression russe en Ukraine ?

Quant à Poutine — dictateur, criminel, voleur d’enfants ukrainiens et sous mandat d’arrêt de la CPI — il regarde deux choses :

  • Trump, sa marionnette, dont le nom revient de nombreuses fois dans le rapport, symbole d’un culte de la personnalité, d’une transformation de la démocratie américaine en un pouvoir autoritaire
  • une Europe spectatrice, engagée mais divisée, éparpillée, de moins en moins influente.

Si l’Union européenne ne devient pas fédérale, elle sera à la merci de ces prédateurs modernes— ils sont au moins trois, sans même compter leurs alliés et leurs proxys. Seule une Europe fédérale peut nous protéger, non pas par idéalisme, mais par nécessité vitale.

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