Relations Hongrie-Arménie : feu couvert n’est pas éteint

De l’assassinat de Gurgen Margaryan à la Facilité européenne pour la paix

, par Camille Ramecourt, Le Courrier d’Erevan

Relations Hongrie-Arménie : feu couvert n'est pas éteint
La nouvelle ambassadrice de Hongrie en Arménie, Anna Maria Shiko, présente ses lettres de créance au président arménien Vahagn Khachaturyan, le 15 mai 2023. ©Présidence de la République d’Arménie

Après près d’un an, la Facilité européenne pour la paix (FEP) s’est débloquée. L’Arménie en bénéficiera à hauteur de 20 millions d’euros, pour développer sa protection des civils en temps de crise et augmenter la résilience de ses forces armées. La mesure d’assistance était bloquée depuis mars 2025. En cause ? Un véto hongrois, dont les relations avec l’Arménie sont, au mieux chaotiques, depuis une quinzaine d’années.

En 2004, Gurgen Markarian, un officier arménien, est tué à la hache par Ramil Safarov, un collègue azerbaïdjanais, lors d’un stage de l’OTAN intitulé « Partenariat pour la paix », en Hongrie. En 2012, la Hongrie extradera l’assassin, et lui offrit de facto, une libération avancée, mettant fin aux relations diplomatiques avec l’Arménie, pendant 10 ans. Retour sur les événements de l’époque et ceux qui les ont suivis.

L’origine du feu

En 2022, Arménie et Hongrie reprenaient leurs relations diplomatiques après 10 ans de silence. Une décennie d’interruption qui s’explique par l’extradition de Ramil Safarov, soldat azéri, ayant tué à la hache Gurgen Margaryan, un officier arménien dans son sommeil, lors d’un stage d’anglais du programme Partenariat pour la paix de l’OTAN.

Safarov fut arrêté par la police hongroise alors qu’il tentait de pénétrer dans la chambre d’un autre Arménien participant au stage, visiblement avec la même intention de le tuer. C’est en Hongrie qu’il fut jugé et qu’il commença à purger sa peine, de 2004, date de l’assassinat, à 2012, date de son extradition. La décision qu’il finisse de “purger sa peine” en Azerbaïdjan intervient après une visite d’Orban à Bakou, impliquant des discussions financières (le président azerbaïdjanais aurait proposé d’acheter des obligations hongroises pour plusieurs milliards d’euros, ou de verser un pot-de-vin de plusieurs millions). Alyiev l’accueille en héros national, le gracie, lui verse ses 8 ans d’arriérés de salaire, lui offre un appartement et l’avance en grade.

La Hongrie ayant de facto libéré le coupable d’un meurtre motivé par l’origine arménienne de la victime, coupable avouant et ne présentant aucun remord, le président arménien de l’époque, Serge Sarksyan, a rompu les relations diplomatiques avec la Hongrie. Bien que la Hongrie n’ait enfreint aucune convention internationale, l’ombudsman hongrois avait conclu que le gouvernement n’avait pas été “suffisamment prudent en ne requérant aucune garantie de l’Azerbaïdjan” concernant la poursuite de la peine de Safarov dans son pays. L’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe condamna “l’utilisation abusive de la Convention sur le transfèrement des personnes condamnées” de l’Azerbaïdjan en 2014. Et si la Hongrie ne fut pas condamnée pour complaisance, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a condamné Baku en 2020.

Après 10 ans d’ambassades vides entre Hongrie et Arménie, les relations reprirent presque comme si de rien était fin 2022. Les locaux furent réinvestis en 2023. Le ministre des affaires étrangères hongrois s’est rendu annuellement en Arménie depuis, visites rendues en 2024 par son homologue ainsi que les Premier Ministre et Président arméniens.

Mais ce vernis public ne cache pas le changement de priorités opéré par la Hongrie depuis 2012, comme en témoigne le véto hongrois à l’aide à la défense arménienne par l’UE.

Un premier soutien à la défense arménienne…

Les relations délicates entre les deux pays, formées à la suite de l’affaire Gurgen Markaryan, ont repris dans un autre domaine : l’octroi à l’Arménie d’une mesure d’assistance de la Facilité Européenne pour la Paix (FEP), un instrument financier mis en place par l’UE en mars 2021 pour couvrir toutes les actions extérieures de l’UE en matière de défense et de sécurité, tant pour ses « citoyens » que pour ses « partenaires ».

Initialement prévu à 5 milliards d’euros pour la période 2021-2027, le plafond du budget a désormais dépassé les 17 milliards, notamment afin de financer des équipements militaires à destination de l’Ukraine dans sa lutte contre l’invasion russe. Depuis sa création, une majorité du fonds lui fut en effet allouée, malgré les fréquents blocages ou menaces de blocages de la Hongrie de Viktor Orban. Le fonds ne faisant pas partie intégrante du budget de l’UE mais fonctionnant sur contribution des 27 Etats membres, l’unanimité est nécessaire pour l’attribution des fonds de la FEP.

Dès le lancement de la Facilité européenne pour la paix en mars 2021, soit avant l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, la région de la mer Noire figurait parmi les priorités du « voisinage élargi » ciblé par l’assistance de l’Union. L’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie comptaient ainsi parmi les premiers bénéficiaires de ce dispositif. La Géorgie a de nouveau bénéficié de la FEP en 2022 et en 2023. Toutefois, depuis le tournant autoritaire engagé par le gouvernement géorgien et la mise à l’arrêt de facto de son processus d’adhésion à l’Union européenne en 2024, l’engagement de la FEP à son égard s’est nettement atténué.

Les mesures d’assistance de la FEP en faveur de l’Arménie ont, quant à elles, débuté la même année. Ce contexte européen a pu contribuer à ce rapprochement, l’Union cherchant à préserver un partenaire démocratique dans le Caucase du Sud, dans un contexte marqué à la fois par une inflexion stratégique arménienne et par le retrait du soutien russe, notamment lors de la crise du corridor de Latchine. Ainsi, l’Arménie a bénéficié de la FEP une première fois en juillet 2024, soit à peine un an après la chute du Haut-Karabagh. 10 millions d’euros pour, concrètement, établir un “véritable campement déployable pour une unité de la taille d’un bataillon”. Vision à plus long-terme : “accélérer l’interopérabilité de ses forces armées dans le cas d’une éventuelle participation future du pays aux missions et opérations militaires internationales, y compris celles déployées par l’UE”. Le communiqué de presse mettait l’accent sur un approfondissement de la coopération UE-Arménie sur la “politique étrangère et de sécurité, qui comprend également la politique de sécurité et de défense commune (PSDC)”.

Trop martial ? Toujours est-il que pour la deuxième enveloppe dont les discussions ont commencé en mars 2025, plus de mention de la PSDC. La somme était doublée mais l’objectif restait le même (si ce n’est le changement d’échelle du bataillon à la brigade). Alors, pourquoi bloquer la répétition d’une aide, aux mêmes contours que celle acceptée, nécessairement unanimement, moins d’un an auparavant ?

Unanime ?

En septembre 2023, le Haut-Karabagh connaît une fin éclair après la Guerre de 2020 et un statu-quo fragile, achevé par l’exode de ses habitants vers l’Arménie. Les soldats russes présents sur place ne font rien, la mission de l’UE ne peut rien faire, et la communauté internationale occidentale ne fait que condamner de loin. Tout l’Occident ? Non, un certain Viktor Orban, au contraire, le félicite.

Dans la poussière qui flotte après l’enchaînement brusque des évènements, le positionnement propre de la Hongrie transparaît. En effet, la France se positionne comme alliée des Arméniens, veut leur livrer des armes, et les intégrer -justement- dans la FEP. Budapest, sans peur du contre-courant, se déclare contre toute sanction. Et ce soutien indéfectible à la dictature azerbaïdjanaise dans le camp européen n’est pas apparu sans préambule. La Hongrie s’était déjà placée du côté de l’Azerbaïdjan en 2020. Leur coopération se développe depuis les années 2010. A la fois sur une base culturelle, la Hongrie se sentant très proche des pays turcs, interagissant dans ce cadre avec l’Organisation des Etats turciques, dont elle est devenue observatrice en 2018, et commerciale. Celle-ci se décline en plusieurs aspects, gaz azéri pour la diversification énergétique hongroise, rachat des parts de Chevron dans les champs pétroliers de la mer Caspienne, et une partie des bénéfices de la reconstruction du Haut-Karabagh.

Mais alors, comment expliquer le premier volet d’aide militaire européenne à l’Arménie, sans véto hongrois ?

Difficile à savoir, les négociations du Conseil des Affaires étrangères de l’UE étant, par nature, confidentielles. Des médias arméniens avaient déjà parlé d’un empêchement hongrois en 2024 pour la première mesure d’assistance. Radio Free Europe/Radio Liberty, sous le nom d’Azatutyun Radiokayan en Arménie, écrivait en effet en avril 2024 qu’un véto hongrois avait été levé “après plusieurs semaines” pour les fonds de la FEP à destination de l’Arménie. Et s’il faut rester aussi prudent que l’article l’est avec sa source, plusieurs mois auparavant, en février 2024, lors d’une rencontre du président français E. Macron et du Premier Ministre arménien N. Pachinyan, les discussions sur l’intégration de l’Arménie à la FEP étaient déjà en cours.

Que ce véto soit le premier ou le second, il ne faut pas être naïf et croire que la Hongrie est le seul pays européen à collaborer, du moins aussi ouvertement, avec la dictature pétro-gazière azérie. L’UE est le premier investisseur et partenaire commercial du pays, qui lui fournit également une partie de son gaz. Seule la Hongrie s’en enorgueillit et cherche à développer cette relation, depuis le moment où, devant choisir entre la prudence juridique et les intérêts azéris, elle a fait le choix décisif de ces derniers et a libéré le meurtrier de Gurgen Margaryan.

Camille Ramecourt est rédactrice au Courrier d’Erevan

Vos commentaires
modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom