Opération militaire de la Turquie, accord trouvé pour le Brexit, élargissement de l’UE manqué : le bilan du Conseil européen au Parlement

, par Lucas Nitzsche

Opération militaire de la Turquie, accord trouvé pour le Brexit, élargissement de l'UE manqué : le bilan du Conseil européen au Parlement
[Conseil européen, le 17 octobre 2019 Source : Conseil européen, 2019]

Mardi 22 octobre, devant le Parlement européen réuni à Strasbourg, les représentants des trois institutions européennes, Donald Tusk, Jean-Claude Juncker et David Sassoli, ont présenté les conclusions du Conseil européen des 17 et 18 octobre derniers. Entre l’offensive turque en Syrie, le Brexit et le débat autour de l’ouverture des négociations d’adhésion à l’Union à l’Albanie et la Macédoine du Nord, les sujets de discussion ne manquaient pas.

Une condamnation unanime des offensives turques

Donald Tusk, au nom des chefs d’État et de gouvernement de l’Union, a expliqué que le Conseil européen condamnait l’action menée unilatéralement par la Turquie, demandait le retrait des forces en Syrie et réaffirmait son soutien à Chypre face aux forages illégaux de la Turquie dans ses eaux territoriales. Bien qu’il ait expliqué que personne ne soit « dupe » du « soi-disant » cessez-le-feu signé entre les États-Unis et la Turquie en Syrie, aucune mesure ou sanction concrète n’a été annoncée en depuis l’arrêt des licences d’exportations d’armes acté par le Conseil de l’Union européenne la même semaine. Le Parlement européen a fait preuve d’une rare unanimité en condamnant l’offensive turque, mais nombreux sont ceux qui dénoncent une réponse insuffisante de l’Europe.

C’est le cas de l’Allemand Manfred Weber, chef de file du Parti populaire européen (PPE), qui se demande où se situe la réponse claire de l’Europe face aux forages illégaux et à l’opération militaire en Syrie, contraire au droit international. Le Conseil européen aurait dû s’imposer davantage, et pas seulement s’exprimer « concerné » par la situation en Syrie. Il a demandé à ce que soient tirées des conséquences économiques de cette attaque, et que soit revue la demande d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Anne Sander, eurodéputée du même parti, nous expliquait lors d’une interview que « la Turquie n’a absolument pas vocation à rejoindre l’Union européenne. Notre famille politique est claire là-dessus depuis des années et n’a jamais bougé sur ce sujet, contrairement à d’autres ». Questionnée sur le processus d’adhésion comme moyen de pression, elle nous répond : « Si c’était un moyen, ça n’était pas le moyen le plus heureux, car quand on voit la situation de la Turquie aujourd’hui, on voit que ça n’a pas eu d’impact ». Néanmoins, elle maintenait que la Turquie doit rester un partenaire économique et stratégique (1) fort de l’Union.

Le parti GUE a également regretté que l’Union européenne ne soit pas allée plus loin après avoir condamné l’attaque, dont l’eurodéputé Martin Schirdewann a posé la question de pourquoi les 28 leaders n’ont pas sanctionné davantage la Turquie. Selon lui, l’Union européenne aurait pu cesser les exportations d’armes, reconnaître l’autogestion des Kurdes, exercer des pressions économiques, mais n’a pas agi en conséquence.

De l’autre côté de l’hémicycle, Nicolas Bay, du parti Identité et Démocratie (ID), quant à lui, a déclaré souhaiter que l’Europe aille encore plus loin. Non seulement qu’elle refuse l’adhésion de la Turquie à l’Union, tout comme le PPE, mais aussi de cesser tout accord avec elle. L’eurodéputé français a rappelé « l’agression permanente » de la Turquie subie par Chypre, et a condamné les 5,6 milliards d’euros versés par l’UE à la Turquie pour la gestion des fluxs migratoires, une gestion qu’il juge mauvaise, en plus des « nombreux chantages » du président Erdogan. La Turquie n’est européenne « ni par son histoire, ni par sa culture, ni par sa géographie » a-t-il conclu.

Le Brexit, un feuilleton qui épuise

Lorsque Donald Tusk annonce le nouvel accord trouvé avec le Royaume-Uni pour un Brexit ordonné, les députés du Parlement ne semblent même plus y croire. Bien que le président du Conseil européen ait déclaré que cet accord permette d’éviter un chaos, il a rappelé lui-même que l’Union doit être prête à toutes les éventualités possibles venant de l’autre côté de la Manche. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a su résumer le Brexit en une phrase : « [C’est] une perte de temps et d’énergie. » Il a tout de même tenu à féliciter le négociateur en chef de l’UE Michel Barnier pour sa détermination et son travail, qui ont permis d’obtenir ce nouvel accord.

Les eurodéputés, quant à eux, ont semblé bien moins optimistes et ne semblent pas voir le nouvel accord comme une fin du Brexit. Manfred Weber (PPE) a appelé ses collègues à « prendre une tasse de café », avant de se corriger : « plutôt une tasse de thé ». Iratxe García Perez (S&D) a rappelé le caractère douloureux et difficile de cette procédure, et a également rappelé qu’il faut à présent s’en remettre à Londres, le Parlement européen en débattra par la suite. Elle a remercié les 27 États membres (mis à part le Royaume-Uni) et Michel Barnier par la phrase « L’union fait la force » ; une phrase qui fait écho à la solitude du Royaume-Uni face à l’unité de l’Union européenne.

Dacian Cioloş (Renew) a très bien résumé la situation vue par les eurodéputés : « On pense avoir vu le bout du tunnel et puis, finalement, systématiquement, nos amis britanniques font preuve de beaucoup d’imagination pour prolonger et retarder une décision finale. » Philippe Lamberts (Verts/ALE) a lui exprimé son sentiment de « déjà-vu », puisqu’il y a un an, en novembre 2018, les députés étaient persuadés de tenir un accord pour le Brexit. Tout comme Dacian Cioloş, il attend la décision de la Chambre des communes. Le député Geoffrey Van Orden (ECR) a, de son côté, appelé le Parlement à réfléchir aux raisons qui ont poussé le Royaume-Uni à quitter l’Union et à réfléchir à des alternatives, montrant ainsi que le Parlement peut être décisif.

Martin Schirdewann (GUE) s’est exprimé en faveur d’une prolongation de la date de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, expliquant que certains problèmes ne se résolvent pas d’eux-mêmes, et qu’il faut parfois un peu de temps avant d’obtenir une solution convenable. À l’inverse, le député Márton Gyöngyösi (NI) est convaincu que, tout comme l’Union accepte sa décision, le Royaume-Uni doit assumer les conséquences de ses décisions, et ne pas accorder de délai supplémentaire.

Michel Barnier, négociateur du Brexit pour l’Union européenne, assure avoir respecté la décision du Royaume-Uni, tout en garantissant les droits des citoyens, mais ne voit pas le Brexit comme une « destination » ou une « fin de l’histoire ». Au contraire, l’Union va devoir se reconstruire, le Royaume-Uni rester un ami et un allié fort, alors que cet accord ouvrira de nouvelles négociations pour reconstruire une véritable coopération. Il a notamment conclu sa déclaration avec une pique en direction des députés du parti de Nigel Farage (2), en affirmant qu’ils ont oublié une leçon essentielle : celle de la vérité.

L’élargissement de l’Union bloqué par Emmanuel Macron et Mark Rutte

Le dernier sujet abordé, et non des moindres, fut la discussion autour de l’ouverture de l’Union à l’Albanie et la Macédoine du Nord. Donald Tusk a rapporté que la très grande majorité du Conseil européen était favorable à l’adhésion de ces deux États à l’UE, mais que l’unanimité n’a pas été atteinte (3). En effet, le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre néerlandais Mark Rutte auraient bloqué la discussion. Jean-Claude Juncker s’est déclaré déçu de cette non-décision, et a entrepris de dénoncer des promesses de l’Union qui ne sont pas respectées.

L’écologiste Philippe Lamberts a affirmé que les pays des Balkans ont vocation à intégrer l’Union européenne, afin de leur éviter de sombrer hors de la zone de démocratie et de l’état de droit. Plus encore, il a qualifié de « faute » le refus du Conseil d’intégrer l’Albanie et la Macédoine du Nord, l’Union ne respectant pas ses engagements. L’argument d’Emmanuel Macron qu’il faille d’abord approfondir l’Union avant de l’ouvrir à d’autres est qualifié de « fallacieux » par Lamberts, qui regrette que le président français n’est peut être pas si grand ni si européen qu’il le déclarait lors de son élection.

Le Parti populaire européen soutient l’idée selon laquelle cette non-décision est une erreur. Manfred Weber a rappelé que les États membres de l’Union ont demandé d’énormes efforts aux deux pays concernés, dont un changement de nom pour la Macédoine du Nord ; mais à présentleur « claque la porte ». On ne les avait pas prévenus de cette éventualité, et l’Europe devrait maintenant apprécier et valoriser leurs efforts. Il a terminé en expliquant qu’il faut donner des perspectives d’une entrée dans l’UE à ces pays.

Derk Jan Eppink (ECR), a été , au contraire, exceptionnellement d’accord avec Emmanuel Macron, car selon lui, un élargissement de l’Union à l’Albanie et la Macédoine du Nord, « corrompus », qu’il a comparé à la Colombie ou le Panama, serait néfaste à l’Union. Pour lui, l’élargissement ne doit pas avoir lieu, puisque c’est une « mauvaise idée » de faire sortir le Royaume-Uni pour faire entrer deux autres pays au sein de l’UE.

(1) La Turquie est souvent désignée comme « partenaire stratégique » de l’UE car elle gère les fluxs migratoires vers l’Europe dans le cadre de l’accord UE-Turquie sur les migrations, en échange d’une aide financière (2) Nigel Farage est le fondateur du Parti du Brexit (UKIP), et dirige celui-ci au sein du Parlement européen (3) Les décisions du Conseil européen sont prises à l’unanimité

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