Concernant ces avertissements précis que vous avez envoyés, pensez-vous qu’ils ont réussi à y répondre d’une manière ou d’une autre ?
Ce sera un processus long et coûteux, mais nous devons commencer cette réforme. Malheureusement, je ne perçois pas un grand enthousiasme chez les dirigeants politiques des différents pays. Mais je sais, par expérience personnelle, que lorsque l’on ne peut pas compter sur les instruments juridiques, on peut toujours compter sur les gens. En général, les gens ont un impact bien plus grand qu’ils ne l’imaginent.
Nous devons générer cette demande publique de réforme des institutions, parce qu’elles doivent protéger les populations contre la guerre, peu importe où vivent ces personnes, peu importe qui viole leurs droits, peu importe les armes que détient ce pays, etc. Il y a donc beaucoup à changer — pour nous, pour les peuples — et nous devons élever nos voix.
Vous plaidez activement pour la création d’un tribunal spécial, une initiative mondiale lancée en février 2022 pour juger les dirigeants russes et biélorusses comme Poutine et Loukachenko. Pouvez-vous expliquer cette initiative et donner des détails ? Sur qui comptez-vous pour concrétiser ce projet ?
Quand la guerre à grande échelle a commencé, avec des organisations présentes dans chaque région et un réseau national, nous avons commencé à documenter les crimes de guerre dans tout le pays, y compris dans les territoires occupés. Ensemble, nous avons documenté en trois ans plus de 88 000 épisodes de crimes de guerre.
Je me souviens de moi-même à Kyiven mars 2022 : j’ai refusé d’évacuer lorsque la guerre à grande échelle a débuté, quand la Russie a tenté d’encercler ma ville, et nous avons continué notre travail. À cette époque, j’ai commencé à me poser la question : “Pour qui est-ce que je documente ces crimes de guerre ?” Parce qu’en tant que juriste, je comprenais que nous faisions face à un vide en matière de responsabilité. Ce vide a plusieurs dimensions, mais l’une d’elles est très claire : il n’existe aucun tribunal international habilité à poursuivre Poutine et les autres dirigeants politiques. Même les tribunaux internationaux n’ont pas de compétence pour juger le crime d’agression dans le contexte de la guerre russe en Ukraine.
Or toutes les atrocités que nous documentons sont les conséquences directes de décisions prises par les dirigeants qui ont déclenché cette guerre sanglante. Ce sont eux qui doivent être punis pour cette décision politique ayant ouvert la porte à la guerre. C’est une question de bon sens : si l’on veut empêcher les guerres à l’avenir, il faut punir les États et leurs dirigeants qui en sont à l’origine.
Le problème, c’est que dans toute l’histoire de l’humanité, nous n’avons qu’un seul précédent : le procès de Nuremberg. Et ce procès était un procès de vainqueurs — un procès qui n’a pu avoir lieu qu’après l’effondrement du régime nazi. Cet exemple a envoyé un signal à l’échelle internationale : la justice serait un privilège réservé aux vainqueurs. Mais nous vivons dans un nouveau siècle, ce qui signifie que nous devons tracer notre propre chemin historique. Il faut rendre la justice indépendamment du moment où la guerre s’achève .Nous ne pouvons pas attendre. Nous devons créer ce tribunal spécial maintenant et tenir ces dirigeants pour responsables.
La justice n’est pas un privilège réservé aux vainqueurs : la justice est un droit humain fondamental.
En Ukraine, les femmes sont activement impliquées en première ligne et ont un véritable impact sur la guerre. En Russie, en revanche, les femmes restent souvent confinées à des rôles traditionnels. Pensez-vous que la guerre pourrait faire évoluer la situation en matière de droits des femmes ? Les voix des femmes russes ont-elles changé depuis le début de la guerre ?
Je connais un nombre impressionnant de femmes formidables dans différents domaines de la société. Plus de 70 000 femmes ont rejoint volontairement les forces armées ukrainiennes. L’une d’elles est mon amie Adriana Sosac, qui, lorsque la guerre à grande échelle a commencé, a quitté son fils de six ans, car elle m’a dit qu’elle devait se battre pour lui, pour un avenir pacifique et démocratique.
Je connais beaucoup de femmes extraordinaires qui documentent les crimes de guerre malgré les énormes dangers. Mon amie et collègue, Victoria Amelina une écrivaine ukrainienne, était l’une d’entre elles. Elle se rendait très régulièrement dans les territoires occupés ou proches de ceux-ci pour documenter ce que faisaient les Russes à la population ukrainienne. Un livre mettant en lumière le travail des femmes a récemment été publié en 18 langues (allemand, français, anglais, etc.). Malheureusement, ce livre est resté inachevé, car une frappe russe délibérée a tué mon amie alors qu’elle se trouvait à Kramatorsk, dans l’est du pays, lors d’une mission de terrain.
Je peux aussi citer une autre amie et collègue : la journaliste ukrainienne Victoria Rochtchyna. Un grand nombre de femmes ukrainiennes luttent pour la vérité dans cette guerre. Victoria était jeune et talentueuse. En 2023, elle s’est rendue dans les territoires occupés parce qu’elle croyait que c’était le devoir d’une journaliste professionnelle de collecter des preuves de crimes, de violences sexuelles et de meurtres commis par les Russes contre les populations sous occupation. Elle a disparu. Aujourd’hui, nous savons qu’elle a été torturée et illégalement transférée en Russie. Nous savons aussi qu’elle n’a pas reçu de soins médicaux, et selon les mots de sa codétenue, elle ne pesait plus que 30 kilos. Mais nous ne savons toujours pas comment elle est morte, car pendant six mois, les Russes ont refusé de restituer son corps. Quand ils l’ont fait, nous avons retrouvé un corps portant des signes de torture horribles, et plusieurs organes internes manquaient : les yeux, le cerveau, une partie du larynx.
Ce que je veux dire, c’est que les femmes ukrainiennes sont à l’avant-garde de ce combat pour la liberté et la démocratie. Nous en payons le prix très fort, simplement pour offrir à nos filles une chance de ne jamais vivre dans un monde où elles doivent prouver qu’elles sont aussi des êtres humains.
Quand vous vivez dans des pays démocratiques, en tant que femme, vous pouvez choisir vous-même votre rôle dans la famille et dans la société. Mais dans les pays autoritaires, vous n’avez pas ce choix, et c’est l’un des fondements de ces régimes. La manière dont les gens se traitent dans la société reflète toujours la manière dont le gouvernement pense pouvoir traiter ses propres citoyens. C’est ainsi que le privé devient politique.
Pour en revenir au rôle des femmes ukrainiennes, cette guerre nous montre clairement que le courage n’a pas de genre.
De manière plus générale, est-ce que vos actions visent aussi à influencer la société civile russe ?
Je vais simplement citer mes amis et collègues défenseurs des droits humains, auxquels je tiens à exprimer ma sincère gratitude. Nous travaillons en étroite collaboration depuis le début de la guerre, et nous avons intensifié nos efforts communs. Ce sont des personnes incroyablement courageuses, animées d’une grande dignité et d’une grande honnêteté. Elles essaient d’aider les civils ukrainiens, les prisonniers de guerre ukrainiens et les enfants ukrainiens déportés, dans une situation où le droit ne fonctionne pas. Il est très difficile de défendre les droits humains et la dignité quand la loi ne fonctionne plus, quand vous êtes vous-même en danger permanent, quand vous devez affronter la machine répressive de Poutine et aller à contre-courant de l’opinion publique, parce que, malheureusement, une majorité de la population russe approuve les actions du président russe.
Alors, je leur demande souvent : “Comment puis-je vous aider ?” Car je sais que les organisations de défense des droits humains sont interdites en Russie. Mes collègues doivent fuir leur domicile, certains sont arrêtés, d’autres emprisonnés. Et quand je leur demande : “Comment puis-je vous aider ?.” ils me répondent : “le succès de l’Ukraine est la chance d’un avenir démocratique pour la Russie elle-même”.
Une chance, cela ne veut pas dire une garantie – il n’existe aucune garantie dans la vie. Mais c’est une possibilité.
Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui se sent submergé par l’ampleur d’une cause qui lui tient à cœur — quelqu’un qui croit qu’aucune action individuelle ne pourrait vraiment faire la différence ?
Je pense que ce sentiment d’impuissance est en fait une forme de désespoir. Quand on a l’impression que nos efforts sont modestes face à des défis importants, et qu’on se dit que cela n’a pas de sens d’essayer de les relever, ce n’est pas vrai. Tous les efforts comptent. Même quand on n’a pas d’autres outils, on a toujours nos mots, nos positions, et finalement, ce n’est pas si peu. Les gens ont du pouvoir. Les gens peuvent faire l’Histoire. On a l’habitude de penser que ce sont les organisations internationales qui peuvent changer les choses, mais ce sont les personnes ordinaires qui accomplissent des choses extraordinaires.
L’Ukraine en est un exemple parfait : quand la guerre à grande échelle a commencé, non seulement Poutine, mais aussi tous nos partenaires internationaux étaient convaincus que l’Ukraine n’avait aucune chance de résister, que nous serions occupés en trois ou quatre jours. Et moi, étant à Kyiv, j’ai été témoin du fait que les organisations internationales nous ont laissé seuls. Mais les personnes ordinaires sont restées. Et ce sont les ces gens ordinaires qui ont commencé à faire des choses extraordinaires. Ce sont eux qui ont aidé à survivre sous les bombardements. Ce sont eux qui ont évacué les populations quand les villes s’effondraient. Ce sont eux qui ont percé les lignes ennemies pour acheminer l’aide humanitaire. Et soudain, c’est devenu évident : ce sont les citoyens qui se battent pour leur liberté, et la dignité humaine est plus forte que le Secrétaire général du monde.
Alors, croyez en vos efforts. Nous n’avions pas le luxe d’être submergés par ce sentiment d’impuissance. Nous avions la responsabilité d’agir et de lutter pour le futur que nous voulions pour nous-mêmes et pour nos enfants.
Quand nous interviewons des gens, nous leur demandons souvent quel est leur lien avec la ville. Avez-vous une relation particulière avec Strasbourg ?
Pendant la Révolution de la Dignité, comme je l’ai mentionné, je coordonnais l’initiative civile Euromaidan SOS. C’était une période très difficile, nous faisions face à la machine autoritaire de l’État. Des groupes criminels coopéraient avec la police, les procureurs, les tribunaux, l’ancien président, les services de sécurité, le gouvernement, la majorité parlementaire, tous étaient contre ce processus pacifique. Nous étions confrontés chaque jour à cette cruauté politique, et pendant longtemps, nous ne dormions que quelques heures par jour. C’est durant cette période que je suis venue à Strasbourg pour travailler et rencontrer les responsables politiques du Conseil de l’Europe afin de leur demander du soutien. Soudain, je me suis retrouvée dans un environnement qui ressemblait à un foyer.
En Ukraine, nous avions la Révolution de la Dignité, des millions de personnes dans la rue, le feu, la menace constante d’être kidnappé ou arrêté, les attaques contre les manifestations pacifiques régulièrement menées par la police. Dans cet enfer, arriver à Strasbourg, dans cette belle ville, a étét très difficile pour mon cerveau. Quand j’ai rencontré un ami et collègue d’un autre pays, très expérimenté, il a compris que je ne pouvais pas parler, alors il s’est contenté de marcher avec moi dans Strasbourg en me montrant les monuments en disant “Regarde ici”, jusqu’à ce que mon esprit s’adapte à cette beauté. Après deux heures de marche silencieuse, j’ai enfin pu parler. C’est sûrement l’un des plus beaux souvenirs que j’ai de Strasbourg.
Proposeriez-vous que le siège de la Cour spéciale soit à Strasbourg ?
Strasbourg est déjà l’un des lieux principaux pour le siège de ce type d’institution, bien sûr, parce que la Cour européenne des droits de l’Homme est ici. Nous devons déployer tous les efforts pour protéger cette Cour des attaques, qui peuvent être facilement prédites dans un avenir proche.
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