Normes environnementales : comment la droite européenne s’allie à l’extrême droite pour détricoter le Green Deal

, par Eve Gross

Normes environnementales : comment la droite européenne s'allie à l'extrême droite pour détricoter le Green Deal
L’eurodéputé suédois Jörgen Warborn (PPE), rapporteur du Parlement européen sur le premier paquet de l’Omnibus, en conférence de presse suite au second vote du Parlement européen le 13/11/2025. (© European Union 2025 - Source : EP)

Derrière l’argument de la “simplification”, la fin du cordon sanitaire permet à une nouvelle majorité au Parlement européen de défaire pierre par pierre les avancées du Green Deal (“Pacte vert européen”). Le report de la loi anti-déforestation et l’adoption du paquet de simplification “Omnibus” marquent un tournant qui recompose les alliances politiques à Bruxelles et rebat les cartes de l’ambition environnementale européenne.

Une nouvelle majorité européenne qui rompt le “cordon sanitaire”

Le Parlement européen actuel ne ressemble plus à celui de la précédente législature. La poussée de la droite et de l’extrême droite lors des dernières élections européennes a installé une arithmétique politique où les coalitions traditionnelles ne suffisent plus. Dans ce paysage recomposé, le Parti populaire européen (PPE) a rapidement compris qu’il pouvait tirer parti de cette fragmentation en se positionnant comme le véritable “pivot” des majorités au sein du Parlement européen.

Le PPE joue désormais sur plusieurs tableaux, n’hésitant pas à bâtir des alliances à géométrie variable, y compris avec les groupes situés à l’extrême droite de l’hémicycle. Cette nouvelle souplesse stratégique s’accompagne d’un discours calibré : “simplifier la vie des entreprises”, “débloquer l’économie”, lutter contre “l’asphyxie normative”. Autant d’éléments de langage qui permettent de justifier le détricotage de certaines normes environnementales jugées trop contraignantes.

Mais derrière cette rhétorique technique se cache une réalité plus politique. En nouant ponctuellement des alliances avec l’extrême droite, le PPE reprend à son compte une partie de ses arguments, notamment ceux des Patriotes pour l’Europe (PfE), qui se félicitent ouvertement de cette évolution. Pour eux, chaque vote remporté avec l’appui du centre droit est une victoire. Cela prouve qu’une ”autre majorité est possible”, si l’on reprend les déclarations de Jordan Bardella (président du groupe des Patriotes pour l’Europe) suite au vote final du Parlement européen sur l’Omnibus I. Cette configuration, parfois qualifiée de “majorité de Venezuela”, entérine la fin du cordon sanitaire et ouvre la voie à un Green Deal affaibli par des compromis politiques jusque-là impensables.

Nouvelle majorité, nouveaux reculs : la loi sur la déforestation en suspens

La loi sur la déforestation faisait partie des textes phares du Green Deal. Pensée pour empêcher l’importation de produits issus de zones déboisées (cacao, café, soja, huile de palme, bois), elle devait entrer en vigueur dès décembre 2025. Mais le 26 novembre, le Parlement européen a choisi un tout autre chemin : l’application est repoussée à fin 2026 pour les grandes entreprises et à 2027 pour les petites et moyennes entreprises (PME). Le vote est sans équivoque : 402 voix pour et 250 contre.

Ce résultat marque un basculement politique. Pendant plusieurs semaines, sociaux-démocrates, libéraux et PPE ont tenté de négocier un compromis : assouplir le texte, mais maintenir sa mise en œuvre rapide. Rien n’y a fait. Au moment décisif, le PPE a tourné le dos à cette alliance traditionnelle pour s’appuyer sur l’extrême droite afin d’atteindre ses objectifs.

Le groupe Renew, quant à lui, s’est divisé presque à parts égales (40 % pour le report, 60 % contre), révélant l’éclatement du centre et son incapacité à peser face au rapprochement entre le PPE et les groupes situés plus à droite.

Pour justifier ce recul, un argument est mis en avant : il faut simplifier les normes pour rester compétitif mondialement. L’autre argument mis en avant est celui de pressions venant d’entreprises étrangères, notamment des États-Unis et du Qatar. Des arguments qui viennent nourrir un récit désormais bien installé et utilisé par les Patriotes : celui d’une Europe paralysée par ses ambitions écologiques et coupée des réalités économiques. Ce vote signale la capacité de la nouvelle majorité à s’attaquer à des textes déjà adoptés, à les vider de leur substance ou à en repousser les effets. Et il envoie un message clair : si la déforestation n’est plus une priorité politique dans l’immédiat, c’est parce que l’équilibre des forces à Bruxelles a basculé.

L’Omnibus I, le texte qui détricote le devoir de vigilance et le reporting durable

Cette dynamique de recul se retrouve dans l’Omnibus I, le texte présenté par la Commission le 26 février 2025, devenu rapidement l’un des symboles du recul environnemental européen. Conçu pour alléger les obligations des entreprises, l’Omnibus I modifie en profondeur deux piliers du Green Deal : le reporting durable et le devoir de vigilance des entreprises. Tout s’est joué en deux temps au Parlement européen. D’abord lors d’un premier vote le 22 octobre, puis lors du vote final du 13 novembre 2025. À l’arrivée : 382 voix pour, 249 contre et 13 abstentions. Une majorité rendue possible par l’alliance entre le PPE, l’extrême droite et une fraction du centre, la fameuse “majorité Venezuela”, qui se substitue désormais à la coalition pro-européenne traditionnelle.

Dans la nuit du mardi 9 décembre, les négociateurs du Conseil et du Parlement européen sont finalement parvenus à un compromis politique. Le reporting durable (CSRD) est désormais limité aux entreprises de plus de 1 000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires, et le devoir de vigilance (CSDDD) aux entreprises de plus de 5 000 salariés ou 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires, avec une “landing zone”, c’est-à-dire un dispositif intermédiaire imposant des obligations allégées aux entreprises de plus de 1 750 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires. Enfin, la responsabilité civile harmonisée est supprimée, laissant les sanctions à la discrétion des États membres, affaiblissant la protection des droits humains et de l’environnement.

Le 16 décembre, le Parlement européen a approuvé l’accord provisoire trouvé avec le Conseil sur l’adoption de l’Omnibus I, avec 428 voix pour, 218 voix contre et 17 abstentions. Le texte doit désormais être approuvé par le Conseil.

Un jeu politique dangereux pour le climat

À mesure que les assouplissements s’enchaînent, le discours du PPE devient récurrent dans les couloirs du Parlement européen. Ce cadrage transforme le débat écologique en un conflit artificiel entre économie et environnement, légitimant des reculs réglementaires qui auraient été impensables dans la précédente législature.

Derrière cette rhétorique technique se cache une stratégie politique claire  : tester des majorités alternatives, s’autoriser des rapprochements avec l’extrême droite et affirmer sa position de “pivot”. La fin du cordon sanitaire, longtemps destiné à isoler les partis extrémistes, reflète un basculement inquiétant  : les Patriotes, le groupe ECR (conservateurs et réformistes européens) et ESN, participent désormais directement à la définition des règles européennes. Chaque vote remporté avec leur appui banalise leur présence et leur influence, faisant apparaître leurs arguments comme légitimes au cœur des décisions parlementaires.

Cette nouvelle donne fragilise le Green Deal, oppose systématiquement écologie et compétitivité, et menace la capacité de l’Union à maintenir son rôle de leader mondial du climat. Cette dynamique d’affaiblissement du Green Deal semble se généraliser, comme le démontre le récent recul de l’Union européenne sur l’interdiction des voitures thermiques en 2035, laissant craindre un affaiblissement durable des ambitions climatiques européennes et appelant à une inquiétude légitime quant à notre avenir commun. L’alliance dramatique entre PPE et ces partis d’extrême droite ne se limite pas à un calcul tactique  : elle illustre la normalisation de forces politiques jusqu’ici marginales et pose la question de l’avenir de l’ambition européenne face à des compromis dictés par des majorités opportunistes.

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