Quand Noël devient un acte de souveraineté
Il y a deux ans, le Président ukrainien Volodymyr Zelensky s’est tenu devant la Laure de Kyïv-Petchersk, un des plus importants monastères de Kyïv, pour prononcer son message de Noёl. Devant un monastère qui a connu de nombreux bouleversements historiques, de l’invasion nazie à l’athéisme imposé par le régime soviétique, Zelensky a délivré un message d’espoir aux familles ukrainiennes, leur rappelant que « la lumière devient plus forte » et que « les ténèbres reculent ». Il a rappelé à ceux qui le regardaient qu’ils célébraient Noël en tant que pays uni, à une seule date.
En 2023, le pays a célébré Noël pour la première fois avec la majorité des autres chrétiens européens, le 25 décembre, « en résonance avec l’Europe et le monde », sans les deux semaines de décalage calendaire de la liturgie orthodoxe. Pour un peuple qui lutte pour son droit de vivre comme il l’entend, les traditions liées à l’empire qui cherche à le priver de ses libertés sont devenues moins populaires.
Le 28 juillet 2023, le Président ukrainien a promulgué la loi qui modifiait officiellement la date de Noël afin que l’Ukraine adopte le calendrier julien révisé, qui coïncide avec le calendrier grégorien. Le Kyiv Independent fait référence au souhait du président d’« abandonner l’héritage russe » qui consiste à célébrer Noël le 7 janvier.
L’Église orthodoxe d’Ukraine (OCU) a reconnu la nouvelle date au même moment. Cette église, qui a célébré son premier office en 2019, réunit sous un même toit l’Église orthodoxe ukrainienne - patriarcat de Kyïv et l’Église orthodoxe autocéphale ukrainienne, tout en excluant l’Église orthodoxe ukrainienne (UOC), qui s’oppose à ce changement.
Entre rupture officielle et ambiguïtés persistantes
Beaucoup d’Ukrainiens restent incertains quant aux relations entre l’Église orthodoxe ukrainienne (UOC) et l’Église orthodoxe russe, bien que l’UOC ait officiellement rompu avec Moscou en 2022. En novembre 2024, le site d’information Novyny Live a publié un article présentant les arguments pour et contre la célébration de Noël selon l’ancienne ou la nouvelle date. D’autres médias ont publié des articles similaires, informant leurs lecteurs des raisons de ce changement. L’article de Novyny Live se termine par une phrase qui rappelle aux lecteurs que la date qu’ils choisissent est un « choix personnel » de chaque famille.
En discutant avec des membres de la communauté ukrainienne de Prague deux ans après l’adoption de la loi, j’ai obtenu une réponse similaire. Beaucoup avaient décidé de déplacer les célébrations familiales au 25 décembre, certains mentionnant explicitement la guerre actuelle comme raison de ce changement. D’autres célébraient Noël à la fois en décembre et en janvier. Une source interrogée m’a expliqué que « les Ukrainiens n’aiment pas rompre avec le passé », et qu’il profiterait donc des deux dates. Une autre m’a expliqué que, bien qu’elle célèbre normalement le 7 janvier chez elle en Ukraine, elle fêtera Noël en décembre pendant son séjour à Prague.
Pour d’autres, offrir et recevoir des cadeaux au Nouvel An garde une signification particulière. À l’époque soviétique, les célébrations du Nouvel An reprenaient de nombreux éléments de Noël, notamment un sapin décoré et un personnage mythique (« Did Moroz » en ukrainien) qui, accompagné de sa petite-fille Snihurka, offrait des cadeaux aux enfants. Les traditions familiales et régionales jouent également un rôle important dans la manière dont les gens continuent de célébrer cette période.
Quand les personnages de Noël deviennent politiques : Did Moroz face à Svyaty Mykolay
Avec le changement de la date officielle de Noël, la figure de Did Moroz a également été remise en question. Des articles ont été publiés dans les médias ukrainiens pour expliquer l’héritage soviétique de ce personnage. Un article publié dans 24 Kanal mentionne la décision prise par l’État soviétique dans les années 1930 de réintroduire certains éléments de Noël après avoir mené, dans les années 1920, une politique antireligieuse qui avait réprimé la figure traditionnelle de Noël en Ukraine, Svyaty Mykolay. Depuis 2014, et davantage encore après 2022, de plus en plus d’Ukrainiens décident d’intégrer la figure plus religieuse et traditionnellement ukrainienne dans leurs célébrations de Noël.
Le 6 décembre – soit le 19 décembre avant le changement calendaire en 2023 – les enfants reçoivent traditionnellement des cadeaux de Svyaty Mykolay sous leur oreiller. Le personnage de Did Moroz, qui offre des cadeaux aux enfants au Nouvel An, est en grande partie une invention du régime communiste. La tendance générale semble être d’adopter plus explicitement les symboles ukrainiens et d’abandonner ceux de l’époque soviétique. Pourtant, certaines personnes préfèrent Did Moroz en tant que figure plus éloignée de la religion que Svyaty Mykolay. Les traditions familiales liées aux célébrations du Nouvel An sont également importantes pour comprendre pourquoi les gens choisissent de fêter le 1er janvier, comme l’ont fait les générations précédentes.
Tout en adoptant le calendrier de Noël européen, l’Ukraine continue de montrer la diversité de ses traditions. Selon les familles, les régions et les religions, les gens peuvent cette année choisir entre un, deux ou trois jours principaux de célébration. Les enfants peuvent recevoir des cadeaux de Did Moroz ou de Svyaty Mykolay – voire les deux. Plus on est de fous, plus on rit.
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