Le programme Erasmus déjà sous la plume de Stefan Zweig en 1932

, par Hervé Moritz

Le programme Erasmus déjà sous la plume de Stefan Zweig en 1932
Stefan Zweig, le célèbre écrivain cosmopolite et pacifiste, a été l’auteur de plusieurs conférences et écrits politiques sur l’Europe.

A l’occasion d’une conférence intitulée « la désintoxication morale de l’Europe », Stefan Zweig esquisse plusieurs propositions pour préserver la jeune génération de la haine et du nationalisme qui minent les Européens. Son projet, une Europe de la culture et des sciences avant tout. Lecture.

C’est à l’occasion d’un congrès sur l’Europe organisé à Rome par la Fondation Volta de la Reale Accademia d’Italia en novembre 1932, que Stefan Zweig propose une conférence programmatique au titre intriguant, « la désintoxication morale de l’Europe ». Alors que l’Europe connaît déjà les relents menaçant des nationalismes, Stefan Zweig envoie son texte mais ne se rend pas en personne à ce congrès, qui convie tant l’auteur autrichien à succès, que des personnalités telles que Hermann Goering ou Alfred Rosenberg, cadres du parti nazi en Allemagne et théoriciens du nazisme.

L’Europe en proie à une « grande crise psychique »

Déjà connu pour ses positions en faveur des « Etats-Unis d’Europe », qu’il aborde dans diverses conférences, l’écrivain a choisi cette fois-ci d’alerter sur la situation morale de l’Europe qu’il considère préoccupante tant l’ombre d’une haine belliqueuse pèse sur une paix fragile. Cette « défiance mutuelle » entre les Européens et la recrudescence du nationalisme sur tout le continent lui font craindre le retour du chaos de la guerre, alors même que les traumatismes du premier conflit mondial sont encore vifs. Ni solution diplomatique, ni solution politique pour cet auteur de renom, la réponse à cette « grande crise psychique » doit être culturelle. C’est ainsi qu’il prend la posture du médecin et qu’il prescrit une cure culturelle et morale à l’Europe entière.

Au fil de sa conférence, il développe ainsi plusieurs propositions concrètes, non pour guérir sa propre génération déjà gangrenée par la haine et traumatisée par la guerre, mais pour façonner une nouvelle génération d’Européens unis. C’est d’abord à l’enseignement de l’histoire qu’il consacre plusieurs paragraphes en préconisant le remplacement d’une histoire nationale valorisant les conflits au profit d’une histoire culturelle unifiant les peuples : « Dans l’histoire des guerres, les peuples ne sont présentés que comme des ennemis, mais dans l’histoire de la culture, ils apparaissent comme des frères », écrit-il.

Des échanges qui ressemblent drôlement au programme Erasmus

Mais c’est au cœur de sa conférence que l’on découvre l’un des passages les plus troublants de ce texte. Une description surprenante qui n’est pas sans rappeler le célèbre programme porté et promu bien plus tard par l’Union européenne, le programme Erasmus.

« Il me semble depuis longtemps que des conventions internationales entre Etats et universités seraient nécessaires qui permettraient aux étudiants d’obtenir la reconnaissance d’un semestre ou d’une année d’études dans une université étrangère. […] Aujourd’hui, entre la plupart des pays, cette possibilité n’existe pas encore, puisqu’un Allemand qui voudrait faire ses études dans une université italienne pendant un semestre ou une année entière devrait considérer comme perdue cette année humainement et moralement si enrichissante, puisque, dans son pays d’origine, elle ne serait pas reconnue comme équivalente à une année d’études. Par une telle réglementation, on barre la route d’innombrables jeunes gens, précisément aux meilleurs et aux plus avides d’apprendre, à ceux qui voudraient confronter les méthodes d’apprentissage en usage dans leur propre pays aux méthodes pratiques à l’étranger, apprendre à fond une langue étrangère et entrer en contact avec d’autres représentants de leur génération », argumente-t-il.

En plus des échanges universitaires pour les étudiants européens, il développe une proposition similaire à destination des lycéens :

« Mais il ne faudrait pas limiter ces échanges aux universités et, au contraire, mettre à profit les vacances des lycéens pour élargir, grâce à des bourses ou à des échanges, la connaissance et la vision du monde de ces jeunes gens avides d’apprendre. […] Si les Etats s’entendaient entre eux pour accorder aux candidats retenus la gratuité du voyage en train à l’aller et au retour et si un échange était convenu entre les familles, afin que les élèves de milieu pauvre ou modeste bénéficient, aux aussi, de cet avantage. »

Lutter contre la propagande haineuse et nationaliste

Au-delà de ses propositions à destination de la jeune génération, l’écrivain imagine un « organe de presse » européen et une instance supranationale pour lutter contre les fausses informations, afin de contrer toute entreprise de propagande nationaliste dans les différents pays d’Europe. Il faut cependant avoir à l’esprit la situation européenne de l’époque : les partis fascistes et nationalistes émergent dans plusieurs pays, les discours haineux et belliqueux ont le vent en poupe à la suite de la crise économique de 1929 qui affaiblie considérablement les populations européennes. C’est pourquoi Stefan Zweig mise sur une génération nouvelle, seule capable pour lui de réaliser son idéal d’une Europe unie et cosmopolite.

De futurs Européens compatriotes

L’on peut ainsi terminer cette lecture par ce passage, qui témoigne de son ambition pour la génération qui vient : « On éduquerait ainsi, dans tous les pays en même temps, sous le signe de l’amitié, une génération vigilante, une élite connaissant les langues et les mœurs étrangères, ayant vu les pays étrangers de ses propres yeux, une sorte d’état-major de l’armée intellectuelle dont la mission commune serait de conquérir l’avenir. »

Et ajoutons à cela ces quelques derniers mots : « Si donc la désintoxication morale de l’Europe s’annonce une cure à très long terme, qu’il faudra entamer avec beaucoup de précaution et de sollicitude, en vue d’une guérison définitive que nous ne verrons sans doute pas nous-mêmes aboutir, cet effort ne sera sans doute pas accompli pour nous, pour notre génération éprouvée et marquée par les difficultés du temps présent, mais pour la génération suivante, pour la jeunesse nouvelle qui arrive et qui considérera l’Europe, à côté de sa propre patrie, comme le pays natal commun selon son cœur. »

Un programme où l’éducation et la culture sont les catalyseurs d’une génération d’Européens unis, d’Européens « compatriotes », et qui nous rappellent l’entreprise gigantesque que représentent l’unification des Européens, l’émergence de la conscience européenne et la formation de citoyens européens.

Les citations du texte de la conférence de Stefan Zweig intitulée « la désintoxication morale de l’Europe » sont issues d’un recueil inédit de textes de Stefan Zweig traduits par Jacques Le Rider publié sous le titre d’Appels aux Européens, Omnia Poche (2014).

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