Le peuple géorgien contre son gouvernement : un combat pour l’Europe

Le Courrier d’Europe

, par Alice Rossi, Le Courrier d’Europe

Le peuple géorgien contre son gouvernement : un combat pour l'Europe
Manifestations post-élections à Tbilisi le 28 octobre 2024 Photo : Flickr I Jelger Groeneveld I CC BY 2.0

Le 28 octobre 2024, Rêve Géorgien (ქართული ოცნება), parti au pouvoir en Géorgie depuis plus de dix ans, remporte les élections parlementaires, plongeant la Géorgie dans une crise politique. Le scrutin, contesté aussi bien par l’opposition que par les civils, provoque une vague de manifestations exigeant de nouvelles élections organisées démocratiquement. Un mois plus tard, le gouvernement annonce la suspension du processus d’adhésion à l’UE, amplifiant ainsi les protestations. Aujourd’hui, après un an de manifestations quotidiennes, le rêve pro-européen des citoyens géorgiens demeure et les rassemblements journaliers devant le Parlement ne faiblissent pas.

Les élections parlementaires du 26 octobre 2024, déjà marquées par des tensions entre le parti au pouvoir et l’opposition pro-européenne, aboutissent à la victoire du Rêve Géorgien avec 90 sièges sur 150. L’opposition, soutenue par la présidente Salomé Zourabichvili, dénonce des fraudes et exige de nouvelles élections. Alors que certains pays comme la Hongrie ou la Turquie félicitent le gouvernement géorgien, d’autres observateurs internationaux dénoncent des irrégularités. Une enquête a été ouverte par le parquet géorgien le 30 octobre 2024, démarche soutenue notamment par l’Union européenne et les États-Unis.

De l’alternative libérale à la tentation autoritaire : le tournant du Rêve Géorgien

Le Rêve Géorgien dirige le pays depuis 2012. Initialement présenté comme une alternative libérale à Mikheïl Saakachvili - qui purge aujourd’hui une peine de prison de 12 ans notamment pour abus de pouvoir - , le parti a glissé au fil des années vers une gouvernance de plus en plus autoritaire, marquée par des lois anti-LGBT, un contrôle accru des médias et des pressions sur la société civile. Malgré ses promesses initiales d’œuvrer pour des liens plus étroits avec l’UE, le Rêve Géorgien suit aujourd’hui une politique étrangère anti-occidentale et pro-russe et fait face à de nombreuses accusations de corruption électorale et d’autoritarisme dont il se défend en assurant promouvoir la stabilité et protéger le pays d’un Occident qui cherche à en faire un deuxième front contre Moscou.

La réaction des civils géorgiens face à l’annonce de la suspension de la procédure d’adhésion à l’UE démontre un véritable dilemme géopolitique au sein du pays où la société pro-européenne est dirigée par un gouvernement eurosceptique. En effet, la Géorgie entretient des relations étroites avec l’Union européenne depuis près de trente ans. D’abord par un accord de partenariat et de coopération puis à travers un plan d’action dans le cadre de la Politique européenne de voisinage en 2006. Depuis 2016, il est même possible pour les ressortissants européens de visiter le pays sans visa. En décembre 2023, la Géorgie obtient officiellement le statut de candidat mais l’adoption d’une loi controversée sur les ONG à l’automne 2024 suspend la procédure d’adhésion. Cependant, d’après un sondage réalisé par l’Institut républicain international, 89% de la population géorgienne soutient l’adhésion à l’UE.

Des urnes à la rue : la Géorgie entre crise électorale et résistance civile

Le soir du 28 octobre, après l’annonce des résultats des élections parlementaires, des dizaines de milliers de manifestants se sont rassemblés à Tbilissi pour protester. La présidente de l’époque, Salomé Zourabichvili, s’était adressé à la foule critiquant vivement le parti victorieux, accusant le Rêve Géorgien de corruption et d’irrégularité : “Vous n’avez pas perdu les élections. Ils ont volé votre vote et ont essayé de voler votre avenir” avait-elle déclaré.

S’ensuit une série de manifestations pacifiques. Mais les tensions se sont intensifiées lorsqu’un mois plus tard, la police démantèle de force un camp de protestation. Ce jour-là, au moins 16 personnes ont été arrêtées, dont un caméraman de la chaîne de télévision d’opposition, Mtavari Arkh. Les jours suivants, alors que les manifestants maintiennent leur ligne de conduite, le nouveau Parlement tient sa séance inaugurale en présence uniquement de 88 députés du Rêve Géorgien. La présidente Zourabichvili, absente notoire, a boycotté cette session et des experts constitutionnels ont déclaré que cette auto-investiture constituait une violation de la Constitution et ont donc remis en cause la légitimité du Parlement actuel. Pour la Géorgie, l’année 2024 s’est finie sur l’élection d’un nouveau président, élu non pas au suffrage universel mais par un Collège électoral de 300 membres (dont les 150 députés arrivés au pouvoir en octobre) conformément à une loi de 2017. Le Rêve Géorgien détenant la majorité au Collège électoral a nommé Mikhaïl Kavelachvili, membre de son parti allié. La présidente sortante, elle, a déclaré ne pas reconnaître ce nouveau gouvernement, refusant ainsi de démissionner.

Depuis, des manifestations ont lieu presque quotidiennement dans la capitale. Marqué par une violence accrue de la police, le mouvement a attiré l’attention de nombreuses organisations comme Amnesty International qui condamne les actions du gouvernement géorgien et dénonce un autoritarisme croissant. D’après leur rapport du 13 décembre 2024, 300 des 460 détenus ont été torturés ou maltraités par les forces de sécurité et plus de 70 journalistes ont été victimes de violences policières. Le 13 janvier 2025, Michael Roth, président de la commission des affaires étrangères du Bundestag allemand, participe à la 47ème manifestation à Tbilissi, prônant la nécessité de nouvelles élections, il salue les valeurs européennes défendues par les manifestants.

Malgré ces tensions persistantes, le gouvernement a maintenu les élections municipales qui se sont tenues le 4 octobre dernier. Seuls 41% des Géorgiens ont voté et le taux de participation est même tombé à 31% dans la capitale. Le Rêve Georgien a remporté la victoire dans chacune des 64 municipalités, souvent avec plus de 70% des votes. Dans certaines municipalités, le candidat du parti au gouvernement était même le seul à se présenter.

Depuis, les mesures prises par le Rêve Géorgien suivent une trajectoire de plus en plus autoritariste. Outre l’interdiction de se couvrir le visage lors des manifestations sous peine d’emprisonnement, le gouvernement a également passé une loi limitant les droits des candidats électoraux de partis d’opposition. En effet, tout parti jugé anticonstitutionnel par la Cour Constitutionnelle (composée exclusivement des membres du Rêve Géorgien ou de partis alliés) pourra être interdit de présenter un candidat aux élections.

La crise géorgienne, miroir des défis européens à l’Est

Les manifestations qui se poursuivent depuis plus d’un an ne sont pas seulement l’expression d’un désaccord électoral, mais le symptôme d’un malaise plus profond : celui d’un pays déchiré entre deux visions de son avenir. D’un côté, une société civile déterminée à défendre ses libertés et à préserver son ancrage européen ; de l’autre, un gouvernement qui, sous couvert de stabilité, s’éloigne chaque jour davantage des valeurs démocratiques qu’il prétend protéger.

« Tant que la société civile résiste, la Géorgie n’est pas russe », a récemment déclaré Salomé Zourabichvili, refusant de céder face aux pressions du pouvoir. L’ancienne présidente appelle à la tenue d’élections anticipées, mieux préparées et placées sous le contrôle d’ONG indépendantes et d’une justice impartiale.

Pour l’Union européenne, cette crise dépasse largement les frontières caucasiennes. Elle pose une question essentielle : comment réagir face à un pays candidat dont le peuple reste massivement pro-européen mais dont les dirigeants se rapprochent toujours plus de Moscou ? L’attitude des institutions européennes dans les prochains mois sera déterminante, non seulement pour la crédibilité du projet européen, mais aussi pour la résistance de l’État de droit à ses frontières orientales.

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