La Grèce, là où le mythe d’Europe est né… et là où il pourrait mourir

, par Théo Boucart

La Grèce, là où le mythe d'Europe est né… et là où il pourrait mourir

Oubliez les « vilains petits canards » de Visegrád ! La Grèce est le laboratoire de la pérennité du projet européen. Entre crise de la dette, crise des réfugiés et « choc de modèles politiques », le pays est plus que jamais la victime de nos errements multiples.

Le 22 juin 2018 restera-t-il un jour historique dans l’histoire de la gouvernance économique européenne ? C’est à Luxembourg qu’après six heures de discussions, les ministres des finances de la zone euro ont convenu d’un vaste accord mettant fin à la tutelle financière de la Grèce qui durait depuis 2010. Le pays bénéficiera également d’un rééchelonnement de sa dette et d’un remboursement à partir de 2032, soit 10 ans plus tard qu’à l’origine.

Au-delà des différents tweets d’autocongratulation de la Commission européenne et du soulagement des officiels grecs, qu’en est-il de la Grèce ? Oui, de la Grèce, des 10.8 millions de Grecs qui endurent l’austérité depuis 2010. Huit ans détruits par les réformes structurelles aussi dures qu’inefficaces. N’y voyez en aucun cas des propos populistes simplistes, encore une fois, l’administration et l’économie grecques devaient être réformées pour corriger les dysfonctionnements, aggravés par la convergence trompeuse des économies de la zone euro dans les années 2000. Néanmoins, des plans d’aide qui visent à compresser la demande sans donner les moyens aux Grecs de reconstruire une économie compétitive est plutôt le signe d’un acharnement visant à « donner l’exemple » aux autres lorsqu’un pays ne respecte pas ses engagements budgétaires.

« La crise grecque s’achève ici » … Ah bon ?

Il est certainement facile de critiquer sans avoir participer aux négociations ou sans connaître tous les détails des dossiers. Cependant, nous sommes là pour porter un regard constructif sur les grands problèmes européens desquels la crise grecque fait assurément partie. Nous devons par ailleurs nous interroger lorsque l’on voit la réaction du commissaire européen Pierre Moscovici, pour qui « la crise grecque s’achève ici, cette nuit », avant d’ajouter « Nous sommes finalement arrivés au bout de ce chemin qui a été si long et si difficile. C’est un moment historique ». C’est peut-être la fin de la crise pour la Troïka, mais la crise pour les Grecs va encore durer de longues années. Même si la croissance repart (les prévisions pour 2018 sont de 1.9% et 2.3% en 2019), le PIB par habitant a plongé entre 2008 et 2015 de plus de 25%, la dette publique est toujours à 180% du PIB, des milliers de Grecs diplômés ont quitté le pays, entravant encore plus le redressement de l’économie. 21.5% de la population vit sous le seuil de pauvreté et 10% sous le seuil de la grande pauvreté. La tutelle de la Troïka s’achèvera donc en août 2018. Beaucoup de choses sont à reconstruire, les Grecs doivent à nouveau se projeter dans l’avenir, au sein de l’UE. Une appartenance européenne qu’ils n’ont jamais remise en cause, une capacité de résilience qui est à saluer.

Les folies européennes face à la lucidité grecque

La menace du Grexit a en effet été brandie par Wolfgang Schäuble alors que la crise grecque menaçait d’éclater de nouveau en janvier 2015, quand SYRIZA venait de remporter les élections législatives. Même si le nouveau président du Bundestag a depuis démenti vouloir une chose pareille, force est de constater que ses déclarations à l’époque avaient été comprises de la même manière par tout le monde. De tels propos auraient pu simplement emporter toute la zone euro, tant les investisseurs et les marchés financiers n’aiment pas les incertitudes. La crise grecque n’étant pas un cas isolé, l’Italie, l’Espagne ou le Portugal auraient pu sombrer à leur tour, entraînant la France, puis peut-être l’Allemagne et au final toute l’Europe.

Malgré tout le mépris d’une partie de la classe politique européenne envers la Grèce, jamais les Grecs n’ont voulu quitter l’Union européenne ni la zone euro. L’intégration européenne a signifié pour le pays le retour dans « l’Europe de l’Ouest » après la dictature des colonels (1967-1974) ainsi que la prospérité économique. La Grèce n’aurait pas dû intégrer l’euro en 2002, c’est certain, mais en aucun cas elle n’aurait pu ni voulu en sortir sans endurer de pires souffrances que pendant les années 2010-2015. On ne sait pas ce qu’il peut se passer dans les prochaines années, si une nouvelle crise peut emporter définitivement le pays, mais malgré la crise actuelle, les Grecs savent ce qu’ils doivent à l’Europe. A l’Europe maintenant de redécouvrir ce qu’elle doit à la Grèce.

Crise migratoire et fragilités géopolitiques

Les tourbillons de la crise économique grecque ont presque fait oublier que le pays a également été frappé de plein fouet par la crise migratoire en 2015. Cette année-là, environ 700 000 migrants, syriens en majorité, sont arrivés en Grèce via la Turquie. Cela représentait ni plus ni moins que 7% de la population totale. Une situation des plus difficiles à gérer. Qu’a fait l’UE pour aider la Grèce ? Pas grand-chose, à part une aide financière de quelques centaines de millions d’euros et…une menace d’expulsion de la zone Schengen si elle ne renforçait pas suffisamment ses frontières. Le Règlement de Dublin III de 2014 n’a certainement pas aidé à arranger la situation, et même si l’accord UE-Turquie de 2016 a réduit drastiquement l’afflux de personnes, celui-ci a tendance à repartir à la hausse en 2018, faisant craindre une énième crise humanitaire sous les yeux d’une Europe impuissante. Une fois de plus, les Grecs ne semblent pas faire preuve d’une réaction épidermique, les néonazis d’Aube Dorée sont certes à un niveau élevé (7% lors des dernières élections avec 18 députés) mais stagnent, voire baissent depuis 2012. Que peut-il se passer dans les prochaines années, en cas de nouvelles difficultés ?

La Grèce a une situation géographique très stratégique, au centre de la Méditerranée orientale, entre l’Italie, la Turquie et les Balkans. Sa stabilité politique est donc fondamentale pour l’Europe entière, un affaiblissement considérable de l’État grec par des forces économiques et sociales centripètes pourrait engendrer notamment un renforcement de l’influence de la Turquie autoritaire de Recep Tayyip Erdogan dans les Balkans occidentaux, en proie à des difficultés séculaires et un processus d’intégration euro-atlantique extrêmement lent. L’Union européenne doit plus que jamais observer ce qu’il se passe en Grèce, entre marasme économique, tensions sociales et situation géopolitique complexe. La Grèce nous a notamment transmis le mythe d’Europe, elle pourrait un jour nous le reprendre.

Vos commentaires

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

À lire aussi :