La France a-t-elle peur d’une partie d’elle-même ?

Carton rouge au Conseil Constitutionnel pour la censure partielle de la loi Molac sur les langues régionales

, par Théo Boucart

La France a-t-elle peur d'une partie d'elle-même ?
Paysage des Pyrénées orientales roussillonnais, un territoire de langue traditionnelle catalane. Aujourd’hui, seul 35% des habitants de ce département ont une connaissance active du catalan. Source : Zaloudock (Wikimedia Commons)

OPINION. Avec la censure partielle de la loi Molac sur les langues dites régionales, le Conseil Constitutionnel, et avec lui l’ensemble de l’État central jacobin français, démontre une nouvelle fois son sectarisme anachronique et profondément anti-européen. A sept mois du début de la présidence française de l’Union européenne, le gouvernement doit clairement se positionner en faveur de la diversité linguistique, essentielle à l’intégration européenne.

Comment ne pas être à la fois résigné et atterré par la décision du Conseil Constitutionnel sur la « loi relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion », dite « Loi Molac », du nom du député breton qui en est à l’origine. Les « Sages » ont rendu leur verdict le vendredi 21 mai après qu’un recours ait été formulé par 61 députés, fortement influencés par le cabinet du ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer.

Si la proposition de loi n’est pas censurée dans sa totalité, le Conseil Constitutionnel a retoqué deux articles-phares : l’article 4 portant sur l’enseignement immersif dans l’enseignement scolaire public, ainsi que l’article 9 sur la possibilité d’utiliser des signes diacritiques inconnus du français dans l’administration publique (comme le tilde breton ou le point médian en catalan). A l’heure actuelle, seuls des établissements privés proposent cette formule permettant de pérenniser l’usage « social » des langues régionales. Le « Gardien de la Constitution » s’est référé à l’alinéa premier de l’article 2 de la Constitution selon lequel « la langue de la République est le français » : les deux dispositions précitées de la loi Molac sont donc contraires au texte fondamental de la Vème République.

Bien entendu, il est fort à craindre que le texte de loi final soit édulcoré et ne représente que l’ombre de l’espoir qu’il avait suscité lors du vote de l’Assemblée Nationale le 8 avril dernier. Pire encore, de nombreux médias pensent que l’arrêt de la Cour déclare l’ensemble de l’enseignement immersif illégal, notamment dans le privé. Les écoles Diwan, Calendreta ou Bressola, des structures illégales ? On croit rêver. En étant sarcastique, peut-on également déclarer contraires à la loi les cursus universitaires entièrement en anglais dans les instituts de sciences politiques et les écoles de commerce ?

Combat idéologique

L’acharnement maladif de l’État jacobin contre les langues régionales françaises est incompréhensible. Il est une réalité que celui-ci ne peut pas ignorer : la France est l’un des pays européens qui compte le plus d’idiomes régionaux, particulièrement nombreux dans les territoires d’outre-mer mélanésiens et polynésiens. Ils sont pour l’immense majorité d’entre eux présents depuis des siècles et ont structuré culturellement les territoires où ils sont parlés devenus plus tard la France. En dépit de leur mention dans la Constitution à l’article 75, l’État semble tout faire pour freiner leur développement, ou plutôt les laisser tranquillement s’éteindre, la transmission intergénérationnelle s’étant quasiment arrêtée au cours des dernières décennies. Ainsi, s’il était commun d’entendre parler alsacien dans une ville comme Colmar il y a 30 ou 40 ans, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui.

L’article 2 de la Constitution est la clé de voûte de la stratégie de pourrissement gouvernementale. Pourtant, il n’y figure que depuis 1992, à la faveur du vote de la loi constitutionnelle en pleine ratification du Traité de Maastricht établissant l’Union européenne. Un article dont l’alinéa un réaffirmait la prédominance du français en France face à la « menace » que représentait l’anglicisation rampante dans les institutions bruxelloises. Cette contemporanéité s’est pourtant doublée d’une rigidité dans la politique linguistique de la France, ce qui est un brin cocasse quand on pense notamment à l’utilisation des signes diacritiques auparavant. Ainsi, l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 fait apparaître trois fois un tilde. 350 ans plus tard, l’acte de naissance de George Guynemer, célèbre pilote d’aviation, ajoutait un tilde sur le N, donc George Guyñemer.

Il est évident que la langue évolue et qu’il est normal que certaines caractéristiques du français disparaissent avec le temps. Pourtant, ces anecdotes montrent que les institutions étatiques, avec la complicité de l’Académie française au demeurant, font du français un sanctuaire, une forteresse se sentant menacée par la diversité linguistique. La question que l’on est en droit de se poser est donc la suivante : la France a-t-elle peur de ses propres langues régionales, et donc d’une partie d’elle-même ?

Puisque notre pays se fait le héraut de la francophonie dans le monde, imaginez un seul instant que le régime linguistique français soit appliqué au Canada ou encore en Suisse, deux pays où la minorité de langue française représente le quart de la population ? Le risque sécessionniste serait considérable. Cette comparaison est peu pertinente car ces deux pays sont des États fédéraux qui confèrent au français un statut officiel, mais elle montre toute l’hypocrisie de nos classes dirigeantes.

Interactions frontalières

La géographie linguistique de la France montre également toute la dimension européenne du sujet : la plupart des langues régionales sont parlées dans territoires frontaliers, voire transfrontaliers. Ainsi, le catalan, le basque et le gascon sont parlés de part et d’autre de la frontière franco-espagnole (ce dernier est connu sous le nom « d’aranais », et parlé à l’extrême Nord-Ouest de la Catalogne). Le flamand est parlé à la fois dans quelques arrondissements aux alentours de Dunkerque et en Flandre belge. Enfin, les dialectes alsaciens et mosellans font partie d’un continuum dialectal présents en Allemagne et au Luxembourg.

Loin de représenter les confins d’une réalité nationale, les frontières sont désormais synonymes d’interactions entre des territoires de différents pays de l’Union européenne. Ces régions sont caractérisées par une mobilité de travailleurs frontaliers plus ou moins importante, mais soutenue au départ de la France. La connaissance des langues régionales transfrontalières est donc un gage de mobilité encore plus importante, surtout depuis et à destination de l’Espagne, où les flux de travailleurs sont assez faibles. Tout cela permettrait davantage de cohésion dans le marché unique européen et une meilleure présence de l’Europe concrète dans des régions qui ont du reste fortement souffert des restrictions frontalières engendrées par le coronavirus.

De par la censure partielle de la loi Molac, le Conseil Constitutionnel adopte une posture anti-européenne. La diversité linguistique de la France s’insère parfaitement dans un ensemble européen, via des langues comme le catalan, le basque et l’alsacien. En poussant la logique encore plus loin, on pourrait même adopter une acception lato sensu de la frontière en y intégrant les espaces maritimes. Ainsi, des langues comme le corse ou le breton pourraient permettre une meilleure collaboration avec l’Italie ou le Pays de Galles. Cela peut paraître un peu tiré par les cheveux, mais puisque l’heure est à l’Europe des régions, autant user de tous nos atouts.

Non-sens européen

Le non-sens européen est d’autant plus absurde que la France prendra à partir de janvier prochain la présidence du Conseil de l’Union européenne. Ce mandat de six mois doit être l’occasion pour la France de réaffirmer son chef de filat dans la relance européenne, et notamment dans la défense du multilinguisme, une cause qui est censée revêtir une importance particulière pour Paris. De nombreux eurodéputés et officiels français se plaignent de l’hégémonie de l’anglais dans le travail des institutions, une réalité regrettable qui ne saurait occulter l’hypocrisie de nos élites vis-à-vis des langues régionales.

De la même manière, les parlementaires français envoyés au Conseil de l’Europe devraient pousser le gouvernement à ratifier enfin la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Ce serait un premier pas vers une reconnaissance de l’usage des langues dites régionales dans les sphères privée et publique. Pourtant, les tentatives de ratification se sont heurtées au même sectarisme de la Cour Constitutionnelle. Une impasse, en somme, à moins d’une révision constitutionnelle comme l’appelle d’ailleurs de ses vœux Paul Molac. Pendant ce temps, les langues régionales continuent de dépérir.

Vos commentaires

  • Le 24 mai à 23:54, par AFB-EKB En réponse à : La France a-t-elle peur d’une partie d’elle-même ?

    Gourc’hemennoú evit ho pennad-skrid speredek trek . An arguzennoú a roit a zo dreist. Ar goarnamant Makron a zo ur goarnamant pilpous pa ouzer Blanquer a zo ur ministr, tost kenan a-hervez ouzh ar Prezidant. Hennez en devoa laret e 2017 a felle dezhan achuiñ gant ar Jakobinism .4 bloaz goude, e welcomp anezhan oc’h ober ur politikerezh jakobinek euzhus. Bro C’hall a zo oc’h brezel ouzh ar « yezhoú vihan » gaver enni : ur vezh eo , kontrefet penn-da-benn deus an doareoú-ober europeel. Met an taol respont ar Vretoned a vo honnez : « Rein ha skein ».

    Félicitations pour votre très intelligent article. Vos arguments sont excellents. Le gouvernement Macron fait preuve d’hypocrisie quand on sait que le ministre Blanquer en est l’un des poids lourds. En 2017 on nous avait annoncé une gouvernance girondine.4 ans plus tard on se retrouve avec une gouvernance jacobine insupportable. La France fait la guerre aux petites langues parlées dans son précarré. Une honte en complète contradiction avec la diversité européenne. Mais cette fois ci les Bretons répondrons en appliquant l’adage « Réponds leur et cogne ».

  • Le 15 juin à 16:16, par VD En réponse à : La France a-t-elle peur d’une partie d’elle-même ?

    L’alsacien et le francique lorrain ne sont pas des dialectes, ce sont des langues... Dit-on que le catalan est un dialecte de l’espagnol ? Non. Si même Le Taurillon reprend le vocabulaire dénigrant des jacobins alors que c’est un allié des langues régionales, on ne va pas s’en sortir...

  • Le 21 juin à 09:10, par Théo Boucart En réponse à : La France a-t-elle peur d’une partie d’elle-même ?

    Bonjour, merci pour votre message. Le terme « dialecte » n’est aucunement péjoratif, contrairement au mot « patois ». En l’occurrence, la différence entre le catalan et l’alsacien-mosellan réside dans le fait que le catalan dispose d’une norme écrite et reconnue de tous les Catalanophones, en France, en Espagne, en Italie et en Andorre. Ce n’est pas le cas de l’Alsacien et du Mosellan : la région allant de Thionville au Sundgau alsacien est caractérisé par un continuum linguistique hétérogène, une norme commune n’est pas encore actée et chaque région possède une retranscription qui lui est propre. D’un point de vue linguistique, nous aurions peut-être pu utiliser le terme de « basilecte » pour caractériser ces variantes locales de l’acrolecte allemand, avec une dénomination de l’alsacien et du mosellan « standard » sous forme de « mésolecte ». Toutefois, ce mésolecte est très hypothétique eu égard à ce que j’exprime plus haut, tandis que le terme « basilecte » est lui aussi quelque peu péjoratif.

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