La crise politique tchèque se décante – Babiš dans l’attente

, par Thomas Arnaldi

La crise politique tchèque se décante – Babiš dans l'attente
Le Premier ministre de Slovaquie, Peter Pelligrini (à gauche), rencontre le Premier ministre de la République Tchèque, le 11 avril 2018. © Government of the Czech Republic

Depuis le mois d’octobre 2017, il n’y a toujours pas de gouvernement en République Tchèque. Plus de six mois après les élections législatives d’octobre 2017, un accord de coalition vient d’être signé entre le Premier ministre Andrej Babiš (ANO) à la tête d’un gouvernement démissionnaire et les sociaux-démocrates réunis autour de Jan Hamáček (CSSD). Un référendum interne au parti des sociaux-démocrates devrait entériner cet accord pour former un nouveau gouvernement soutenu par les communistes d’ici le 15 juin. Retour sur une période d’incertitude marquée par des négociations difficiles.

La victoire du parti populiste des citoyens mécontents (ANO) date d’octobre 2017

En octobre 2017, les citoyens tchèques sont appelés à renouveler les sièges des députés de la Chambre basse du Parlement. A l’issue d’une campagne marquée par le populisme et la victoire du parti des citoyens mécontents ANO (« oui » en tchèque), Andrej Babiš, milliardaire deuxième personnalité la plus riche du pays, est investi Premier ministre le 6 décembre 2017 par le Président de la République Milos Zeman. Ce parti fondé par Babiš en 2011 porte son succès sur un rejet de la classe politique tchèque, dénonçant la corruption des responsables politiques traditionnels. Après l’échéance électorale de 2013, il rejoint le gouvernement en se plaçant en partenaire minoritaire de coalition avec les sociaux-démocrates (CSSD) sous la houlette du Premier ministre Bohuslav Sobotka. Andrej Babiš devient alors ministre des finances. Si la santé économique du pays et la réussite du précédent gouvernement sont salués, la crise migratoire joue l’effet d’une cristallisation du débat politique. Populiste, Babiš jouit d’une grande popularité qui lui permet de remporter les législatives avec plus de 29,7% des voix sur 31 partis concourant à l’élection. Sans majorité à la Chambre des députés, il possède le plus grand groupe parlementaire avec 78 députés sur 200.

Echec d’un gouvernement minoritaire

Cependant, même si le Président de la République l’investit à la Présidence du gouvernement, Andrej Babiš ne parvient pas à obtenir la confiance pour son gouvernement. En effet, la possibilité d’un gouvernement minoritaire du parti ANO, soutenu par les communistes (KSCM) et une partie de l’extrême-droite tchèque (SPD) ne suffit pas à convaincre les sociaux-démocrates (CSSD) et les conservateurs (ODS). L’éphémère gouvernement Babiš doit démissionner début janvier. Désormais, il assure la gestion des affaires courantes. La Constitution tchèque prévoit effectivement la possibilité de pouvoir prétendre à trois essais successifs pour la formation d’un gouvernement. La première carte tirée, le Président de la République Milos Zeman, fervent soutien institutionnel de Babiš, a donc reconduit ce dernier pour diriger de nouvelles négociations. Si la nouvelle investiture venait à échouer à obtenir la confiance des députés, la dernière initiative devra alors venir du Président de la Chambre basse du Parlement.

Un Président populiste troubleur de fête

Premier Président de la République tchèque élu au suffrage universel direct en 2013 à la suite d’une réforme de la Constitution en 2012, Milos Zeman est un Président au profil atypique. Difficile de classer le Président réélu en janvier 2018 sur le spectre politique, tant sa renommée n’est plus à faire. Homme politique ayant pris part à la Révolution de Velours qui marque la fin du communisme en Tchécoslovaquie, il a suivi une intense carrière politique depuis 1993. Bon vivant, fervent populiste, surfant sur l’illibéralisme de Viktor Orban, l’autoritarisme russe et le trumpisme, Milos Zeman aime prendre parti au-delà de ses prérogatives présidentielles confiées par la Constitution. Malgré sa personnalité clivante bien moins philosophe que ses prédécesseurs Václav Havel (1993-2003) et Václav Klaus (2003-2013), les Anti-Zeman n’ont pas réussi à coaliser leurs forces autour de Jiri Drahos, son adversaire du second tour de l’élection présidentielle : candidat inconnu, sans expérience politique, universitaire manquant de charisme, sa campagne n’a pas mobilisé une majorité suffisante malgré la réelle incertitude concernant le résultat final. La victoire de Zeman a en tout cas laissé penser que le vent du populisme et de l’illibéralisme des pays d’Europe centrale et orientale tourne aussi en République Tchèque. Si le virage populiste est indéniable et inquiète certains partenaires européens, la mouvance illibérale est encore minoritaire. Mis à part une forte concentration des médias au sein de puissances oligarchiques qui pourraient tendre à remettre en cause leur indépendance, l’Etat de droit n’est pas aussi critiqué qu’en Pologne et en Hongrie, également membres du groupe de Višegrad.

Négociations houleuses et compliquées pour former une coalition

Milos Zeman réélu, il a assuré qu’il continuerait de soutenir Andrej Babiš pour former un nouveau gouvernement. Après un premier échec avec les sociaux-démocrates qui souhaitaient plusieurs garanties du Premier ministre en cas de condamnation dans l’affaire dite des Nids de cigognes , les négociations se sont alors tournées avec l’extrême-droite et un soutien des communistes. Cette issue improbable divisant le parti ANO, les rencontres informelles et rounds de négociations se sont de nouveau dirigés vers les sociaux-démocrates en vue de former une alliance.

Le chef de file des sociaux-démocrates Jan Hamáček refuse notamment que puissent devenir ministres tout membre condamné par la justice. Il demande donc l’engagement qu’Andrej Babiš démissionnera immédiatement si le détournement de subventions européennes est avéré dans l’affaire des Nids de cigogne, ou alors si les cinq ministères sociaux-démocrates négociés se retirent collectivement. Plusieurs crispations se fondaient également autour des ressorts des ministères, les sociaux-démocrates préférant les affaires étrangères à la défense. Si les négociations ont débouché sur une issue positive au soir du 8 mai avec un accord de gouvernement annoncé, un référendum interne au parti social-démocrate est prévu, sans doute organisé autour du 8 juin. Le gouvernement tchèque est donc en passe de se former dans une situation inédite : le parti contestataire ANO est la première force du pays, inversant la tendance avec les sociaux-démocrates qui gouvernaient jusqu’alors et les derniers communistes non-réformés d’Europe (KSCM) soutiendraient la politique gouvernementale.

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