La crise migratoire, facteur amplificateur de l’euroscepticisme européen

Deuxième épisode de notre série d’articles intitulée « Euroscepticisme(s) en Europe »

, par Emma Giraud, Rémi Laurent

La crise migratoire, facteur amplificateur de l'euroscepticisme européen
Des réfugiés aux alentours de la frontière entre la Serbie et la Hongrie, en 2015. La Hongrie a érigé cette frontière de barbelés pour empêcher les réfugiés d’entrer sur son territoire. CC - Rlevente

Dans la continuité du constat dressé sur le contexte électoral européen récent et actuel ainsi que de l’analyse des facteurs économiques qui ont alimenté l’euroscepticisme en Europe dès la fin des années 2000, nous vous proposons dans le cadre de ce second article d’aborder les sources liées à la crise migratoire, sources qui ne sont pas entièrement isolables des données économiques.

La “crise” migratoire en Europe - loin d’être finie et risquant plutôt de déboucher sur des changements structurels - était attendue, notamment suite aux premiers échos du Printemps arabe en 2011. Mais les Etats européens ne s’étaient clairement pas préparés à l’ampleur des flux. Il faut dire que comme tout sujet politiquement sensible au sein de l’UE - et il y en a - le dossier migratoire a dû attendre quelques mois, voire quelques années, avant d’arriver pour de bon à la table du Conseil européen. Or, confrontés à une situation d’urgence, les chefs d’Etat et de gouvernement ont multiplié les actes de désolidarisation vis-à-vis de leurs voisins du sud, notamment la Grèce et l’Italie, dès lors isolées et dépassées par l’ampleur du phénomène. Ceci étant d’autant plus vrai pour les pays en période électorale. Expérimentant recul voire chute dans certains pays, les partis traditionnellement pro-européens ont pâti d’un repli identitaire alors que les partis euro-sceptiques ont fait de leur discours prônant contrôle des frontières nationales et protection de la “nation” une recette souvent - même relativement - gagnante.

Grèce et Italie, entre tragédie et drame

Comme si Athènes et Rome n’étaient pas déjà suffisamment empêtrées dans leurs difficultés économiques, financières et sociales, leurs partenaires européens les ont regardées sombrer encore davantage face aux drames migratoires au large des côtes voire sur les îles grecques et italiennes. Portes d’entrée de l’Europe, la Grèce et l’Italie n’ont pas vraiment eu le choix d’autant que la route des Balkans se fermait peu à peu suite à la restauration des contrôles aux frontières en Hongrie et en Autriche par exemple, détournant les flux vers le Sud maritime de l’Europe.

En 2015, au plus fort de la crise, l’Italie a enregistré un peu plus de 150 000 arrivées et la Grèce plus de 820 000. [1] Un effort considérable pour des pays loin d’avoir récupéré de la crise à ce moment-là, avec un chômage toujours très élevé, notamment parmi les jeunes, une économie entrepreneuriale au ralenti, une contraction de la dépense publique, ces arrivées en masse ont mobilisé des ressources financières, humaines et organisationnelles quasi inexistantes ou peu flexibles. L’Europe, quasi-absente et lente à réagir, financièrement, humainement et logistiquement, a laissé la Grèce et l’Italie dos au mur, nourrissant un sentiment d’abandon et de rancune vis-à-vis de la communauté européenne, en particulier de sa classe politique.

Dublin, entre dysfonctionnement et désolidarisation

L’intensité de la crise migratoire a révélé l’ampleur de l’inadéquation du système de Dublin avec les réalités migratoires du XXIe siècle et de l’impréparation des 28.

Au niveau européen, la gestion de la crise migratoire repose sur le règlement de Dublin III, [2] selon lequel un seul pays européen est responsable du traitement d’une demande d’asile, qui doit dans la majorité des cas être déposée dans le premier pays de l’Union où l’individu pose le pied. L’observation des flux migratoires auxquels doit faire face l’Europe depuis plusieurs années maintenant montre que les pays d’arrivée sont principalement ceux situés au Sud de l’Europe, au contact de la Méditerranée et des Balkans, respectivement les routes maritime et terrestre privilégiées car - financièrement - moins coûteuses. Rome et Athènes ont donc dû assumer, seules, la majorité des demandes d’asile. Si une proposition de réforme du règlement de Dublin [3] est actuellement sur la table pour essayer d’améliorer la gestion des flux et la répartition des arrivées entre pays, des positions conservatrices parmi certains Etats pourraient mettre à mal l’ambition du processus de révision - ces derniers devant se prononcer sur un potentiel accord au sommet européen prévu en juin 2018.

Ces positions conservatrices illustrent parfaitement l’égoïsme qui a caractérisé la gestion de la crise migratoire en Europe. Le “chacun pour soi” s’est propagé à partir du moment où une partie des Etats a préféré fermer ses frontières pour “se préserver” d’un afflux de migrants “déstabilisateur”. Bien que rendue possible par les accords de Schengen [4], cette décision n’en reste pas moins questionable à la vue des situations d’urgence (centres et camps d’accueil débordés dans des conditions inhumaines) en Europe du Sud. L’incapacité des Etats membres à prendre la situation en main et à assumer pleinement leur rôle a poussé la Commission à proposer tant bien que mal un système de relocalisation et de réinstallation des réfugiés depuis le Sud vers le reste de l’Europe sur la base de quotas, déterminés en fonction de la population, de la richesse, du taux de chômage du pays et de son “historique” récent en termes de demandes d’asile reçues. Mais de nouveaux obstacles ont émergé du côté des Etats membres, soit par la contestation par une partie d’entre eux, notamment en Europe centrale, de la légitimité de ce système, soit par l’incapacité - ou le manque de volonté - de la plupart à respecter le quota qui leur avait été assigné. [5]

Un défi électoral

Le reflux de migrants a commencé à diminuer en Europe surtout à partir de 2017, notamment après les accords conclus - et contestés - entre l’UE et la Turquie en mars 2016 puis entre l’Italie et la Libye. L’accord avec la Turquie [6] prévoit en particulier le versement de 3 milliards € à cette dernière pour l’aider à gérer la présence de centaines de milliers de réfugiés sur son territoire, ainsi qu’un mécanisme “1 contre 1” (un Syrien renvoyé en Turquie pour un Syrien réinstallé en Europe, point 2) de l’accord). Cet accord, dans une certaine mesure polémique mais inévitable face à l’absence de consensus politique en Europe, a été prolongé en mars 2018 par l’octroi d’un montant supplémentaire de 3 milliards € à la Turquie (point 6) de l’accord).

La perception de crise et d’instabilité reste néanmoins tenace chez une partie de la population européenne rarement concernée sur le terrain mais fortement influencée par le traitement superficiel d’un phénomène aux causes multiples. Ajoutez à cela l’amalgame avec le terrorisme et vous obtiendrez la recette favorite d’acteurs tels que Matteo Salvini en Italie, l’AfD en Allemagne, Marine Le Pen en France, Nigel Farage au Royaume-Uni etc, pour lesquels le rétablissement des frontières devient dès lors nécessaire pour préserver la “société” voire de manière plus marquée la “nation” ou la “culture nationale” même - et surtout - en prévention, c’est-à-dire y compris si la part de migrants au sein de la population reste faible voire inexistante. Ceci est d’autant plus vrai dans des pays où le déclin démographique se fait déjà sentir, où la cohésion nationale ou religieuse reste forte et où l’on craint donc une altération des repères familiers et des valeurs de référence.

Il n’empêche, sur ce terrain, confrontés à des discours galvanisants des forces eurosceptiques, les partisans d’une Europe - plus - forte ne sont toujours pas parvenus à convaincre véritablement une majorité de citoyens de la nécessité de renforcer notre Union pour dépasser les oppositions entre États membres. A l’image des mouvements eurosceptiques, l’une des clés pour ces mêmes partisans réside dans le fait d’assumer enfin pleinement leur position, dans un effort collectif et dépassant leurs divisions, plutôt que de rester dans un entre-deux et ainsi tenter de capter des voix un peu partout. A vouloir plaire à tout le monde, on finit par ne convaincre personne.

Notes

[1Organisation internationale pour les migrations. “Le nombre d’arrivées de migrants et de réfugiés en Europe atteint le million en 2015”, Nouvelles, 22 décembre 2015

[2RÈGLEMENT (UE) No 604/2013 DU PARLEMENT EUROPÉEN ET DU CONSEIL du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande de protection internationale introduite dans l’un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride (refonte). Chapitre III Critères de détermination de l’Etat membre responsable (voir article 13 sur l’”entrée et/ou le séjour”)

[3Proposition de RÈGLEMENT DU PARLEMENT EUROPÉEN ET DU CONSEIL établissant les critères et mécanismes de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande de protection internationale introduite dans l’un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride (refonte), COM(2016) 270 final

[4Titre II, Chapitre 1, Article 2-2

[5Commission européenne. “Relocalisation : une solidarité européenne entre les Etats membres”, novembre 2017.

[6Conseil européen. “Déclaration UE-Turquie, 18 mars 2016”, Communiqué de presse, 18 mars 2016

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