Fribourg, la transition énergétique à l’allemande

, par Delphine Ly

Fribourg, la transition énergétique à l'allemande

A la frontière de la France et la Suisse, la ville de Fribourg s’est engagée dans la voie de la transition énergétique depuis plus de trente ans. Appuyée sur une ingénierie solaire en pointe, un fournisseur d’énergie local et une forte mobilisation citoyenne, la municipalité mène une politique environnementale volontariste qui englobe tous les aspects de la vie urbaine.

Ce n’est pas un hasard si le parti Vert allemand est né à Fribourg, à l’occasion des luttes contre la construction des centrales nucléaires de Fessenheim et Wyhl dans les années soixante-dix (avec une demi-victoire : Wyhl ne fut pas construite). La ville se caractérise par une conscience écologique précoce. Après la conférence de Rio, les habitants firent pression sur la municipalité pour qu’elle adopte un Agenda 21 local.

Aujourd’hui, Fribourg revendique fièrement le nom de « Cité du solaire ». En survolant la ville, vous apercevrez des panneaux solaires couvrir les toits de l’Hôtel de ville, du stade de foot, des églises, des écoles, de la gare, et d’une bonne partie des habitations. Le secteur de l’environnement emploie environ 10 000 personnes et les émissions de gaz à effet de serre ont diminué de près de 20% par rapport au niveau de 1992.

Les clés du succès

Une ingénierie solaire en pointe La réussite de Fribourg s’explique d’abord par l’existence d’un réseau dynamique : centres de recherches, entreprises, écoles d’architecture… ont contribué conjointement au développement d’une ingénierie solaire mondialement reconnue. C’est à Fribourg qu’a été élaboré le concept de maison à « énergie passive » (qui n’a pas besoin d’approvisionnement énergétique externe, notamment grâce à une très bonne isolation et l’installation de panneaux solaires sur le toit) et à « énergie positive » (qui produit plus d’énergie qu’elle n’en consomme et peut la redistribuer). Une partie des nouvelles constructions répondent aujourd’hui aux critères de la maison passive.

Une priorité politique Ce développement a été soutenu, encouragé, coordonné par l’administration municipale, qui a érigé le développement durable au rang de priorité politique. Aujourd’hui, le Maire appartient au parti Vert, majoritaire au Conseil municipal. Un « Conseil de durabilité » a été créé en 2006, afin de superviser la mise en œuvre de la politique environnementale de la ville. L’enjeu pour l’administration municipale est de coordonner l’action des différents acteurs du secteur : communauté scientifique, entreprises, société civile et fournisseurs d’énergie.

Badenova, le fournisseur d’énergie municipal L’un des instruments majeurs de la municipalité pour mettre en œuvre sa politique est le fournisseur d’énergie Badenova, détenu par plusieurs municipalités de la région depuis 2008, qui soutient le développement du marché solaire via l’octroi de subventions (au moins ¾ des installations solaires de la région en ont bénéficié par un biais ou un autre), et surtout l’instauration de quotas : l’électricité fournie aux particuliers est garantie d’origine 100% renouvelable (les industriels peuvent en faire aussi la demande contre un supplément tarifaire), pour les industriels un mélange de renouvelable, de cogénération et de nucléaire. L’entreprise vise le zéro nucléaire d’ici 2015 –même si cela risque de prendre plus de temps que prévu.

Un réseau de chauffage plus intelligent La ville a réalisé en 2010 un cadastre calorifique, afin d’optimiser le réseau de chauffage. Les besoins ont été répertoriés afin de définir des zones prioritaires pour la construction de centrales de cogénération (production d’électricité à partir de gaz ou biomasse, doublée d’un système qui récupère la chaleur ainsi dégagée et la distribue sous forme d’eau chaude aux installations de chauffage à proximité –cela suppose donc des chauffages non électriques) et relier certains réseaux déjà existants ou à construire.

Une stratégie d’urbanisme globale Rien d’est laissé au hasard dans l’aménagement urbain : Les voies piétonnes, cyclistes, et les transports publics ont permis de réduire la proportion de la circulation automobile à moins de 30% des modes de transport utilisés en ville. Selon le concept des « courtes-distances », chacun doit pouvoir trouver le nécessaire près de chez lui (écoles, commerces, services médico-sociaux). Le principe du « développement intérieur » impose quant à lui de limiter l’expansion du territoire urbanisé afin de laisser le plus de place possible aux espaces verts (50% du territoire municipal est classé aire naturelle protégée). Des standards énergétiques contraignants ont été fixés pour toute nouvelle construction, tandis que d’importantes subventions publiques ont été allouées à la rénovation de bâtiments anciens afin de les rendre conformes aux standards actuels. La Mairie doit aussi résoudre l’épineux problème de la mixité sociale. Des logements sociaux à faible consommation énergétique ont été construits et d’autres ont été rénovés. Cela demande cependant de lourds investissements.

Le tout sous strict contrôle budgétaire. Chaque branche de l’administration municipale s’est vue fixer des objectifs annuels précis pour chaque activité, avec un budget alloué, et ses performances sont évaluées régulièrement.

Une forte mobilisation citoyenne Tout ceci n’aurait pas été réalisable sans une large mobilisation des habitants. La municipalité ne peut évidemment pas tout financer. La ville compte un certain nombre d’installations solaires à participation citoyenne. Tout un quartier (le quartier Vauban) a été construit à l’initiative d’habitants désireux de réduire leur facture énergétique -autrement appelée « second loyer ». Encadrés par des ingénieurs et architectes, ils se sont rassemblés au sein de Baugruppe (groupes de construction) pour définir les caractéristiques de leurs futures habitations. Plus généralement, chaque quartier possède son association civique (Bürgerverein), chargée de transmettre les revendications ou idées des habitants à la municipalité, et inversement leur faire connaître la politique engagée par la Mairie. Celle-ci a créé un service spécialement dédié à faire le pont entre l’administration et les initiatives citoyennes.

Pour une politique européenne de l’énergie

Malgré le titre un peu racoleur, Fribourg n’est pas l’Allemagne. Le mix électrique allemand est constitué de 23% d’énergies renouvelables, encore 15% de nucléaire, et 62% d’énergies fossiles -prix à payer pour la sortie du nucléaire (prévue en principe pour 2022).

*Si la part française des énergies renouvelables peut sembler importante, cela ne reflète pas l’état réel de son retard dans la transition énergétique : sur les 19%, 14 proviennent de l’énergie hydraulique, fournie par des installations souvent anciennes –pour ne pas dire vétustes, contre 3% seulement en Allemagne.

Il ne s’agit pas de dire que la politique engagée par Fribourg serait transposable en France. Le choix français du nucléaire constitue un frein important à la transition énergétique, par le faible coût de l’électricité que cela permet (les ménages allemands paient l’électricité près de deux fois plus cher), la centralisation du réseau, la forte proportion de chauffages électriques (30 à 40% des installations, ce qui limite le développement de la cogénération), et un bilan carbone relativement faible (la production d’électricité en France émet quatre fois moins de CO2 que la moyenne européenne).

Néanmoins, l’échange de bonnes pratiques entre voisins européens existe et doit être encouragée, et même développée au-delà du cadre transfrontalier. Fribourg, Mulhouse et Strasbourg organisent régulièrement des conférences et échanges autour des politiques environnementales. Les Fribourgeois y tiennent d’autant plus qu’ils ne perdent pas espoir de convaincre un jour la France d’abandonner l’exploitation de Fessenheim, à 30 km de chez eux…

Les voies divergentes prises par l’Allemagne et la France comportent chacune leurs avantages et inconvénients. Pour assurer leur sécurité énergétique respective, tout en poursuivant leurs efforts vers la transition énergétique, les deux pays auraient tout intérêt à élaborer une politique énergétique ensemble. Se contenter de fixer des objectifs européens de réduction du bilan carbone (la Commission a proposé en janvier de les fixer à -40% du niveau de 1990 d’ici 2030) manque cruellement d’ambition.

Suite à la proposition lancée par François Hollande le 14 janvier de créer un « Airbus de l’énergie » -qui a pour l’instant reçu un accueil plutôt sceptique outre-Rhin, le prochain conseil des ministres franco-allemand (19 février) devrait aborder la question de la coopération énergétique industrielle. Elle pourrait porter par exemple sur le stockage d’énergie, l’éolien offshore, l’union des réseaux de distribution ou encore le développement d’une filière de production photovoltaïque capable de concurrencer la Chine.

Sur ce dernier point, rappelons que la Chine avait très habilement su faire jouer les antagonismes nationaux au printemps dernier. En menaçant de surtaxer les vins français et de réduire ses importations allemandes, elle était parvenue à diviser pour mieux régner. Les mesures antidumping finalement prises par l’UE vis-à-vis des panneaux solaires chinois –fortement subventionnés par le gouvernement en violation du droit de l’OMC, qui ont tué dans l’œuf la production européenne, ont été réduites a minima. Outre-Atlantique, les Etats-Unis n’ont quant à eux pas hésité à surtaxer vigoureusement le solaire chinois. Espérons que l’appel du 14 janvier ne restera pas lettre morte.

Photographie : Mairie de Fribourg

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