Pour de nombreux citoyens des Balkans, rejoindre l’UE était synonyme de stabilité politique, de prospérité économique et d’ancrage démocratique après les conflits qui ont marqué la région. Dans des pays comme la Serbie, le Monténégro ou la Macédoine du Nord, le soutien populaire à l’adhésion dépassait souvent largement la majorité de la population. L’UE était alors perçue comme un modèle démocratique qui serait garant de la stabilité régionale, ainsi l’Europe n’était pas seulement un projet politique, c’était une espérance collective.
Une opinion publique désormais plus divisée
Deux décennies plus tard, cet enthousiasme initial s’est en partie érodé. Dans plusieurs pays de la région, l’opinion publique est aujourd’hui plus partagée sur la question européenne qu’au début du processus de négociations.
En Serbie, par exemple, le soutien à l’adhésion fluctue régulièrement et peut tomber sous la barre de la majorité selon les enquêtes d’opinion. Cela serait dû aux débats politiques internes, aux relations avec la Russie ou à la question du statut du Kosovo, qui influencent fortement les perceptions de l’Union européenne. Dans d’autres États, comme la Bosnie-Herzégovine ou l’Albanie, l’adhésion reste majoritairement soutenue, mais les divisions politiques internes et les frustrations liées au processus d’intégration nourrissent un sentiment d’incertitude quant à la réalité de la perspective européenne. Comme le souligne Teona Lavrelashvili, chercheur associé au Wilfrid Martens Centre for European Studies : « On constate un ralentissement du processus d’élargissement si on le compare à l’engagement rhétorique exprimé par les hauts fonctionnaires et les responsables politiques (de l’UE) ». Cette perception contribue à la division de l’opinion publique, les citoyens des Balkans occidentaux ressentent une attente prolongée et souvent frustrante face à des négociations qui semblent stagner.
La fatigue de l’attente
L’un des facteurs qui peut expliquer cette évolution est la durée particulièrement longue du processus d’adhésion. En effet, pour de nombreux citoyens des Balkans occidentaux, l’intégration européenne apparaît désormais comme un objectif lointain et surtout incertain. La Macédoine du Nord illustre bien cette frustration, malgré plusieurs réformes majeures et même un changement de nom du pays pour débloquer le processus, les négociations d’adhésion sont encore retardées par des blocages politiques au sein de l’Union.
Cette succession de reports et de conditions supplémentaires alimente ce que certains analystes appellent une “fatigue de l’attente”, c’est-à-dire que les citoyens continuent de considérer l’UE comme un partenaire important mais ils doutent davantage de la réalité d’une adhésion à court terme. En 2022, le Premier ministre albanais Edi Rama a ainsi comparé la perspective d’adhésion à l’Union européenne à la pièce de théâtre En attendant Godot de Samuel Beckett, dans laquelle les personnages attendent une personne sans savoir quand elle viendra, ni même si elle viendra réellement, dénonçant ainsi l’impression d’un processus d’adhésion interminable.
Malgré cette lassitude, l’idée d’une intégration européenne n’a pas disparu de l’horizon politique pour les Balkans occidentaux. Dans la plupart des pays de la région, une partie importante de la population reste favorable à l’adhésion. Cependant, le soutien est aujourd’hui moins massif et plus conditionnel qu’au début du processus. Selon le Balkan barometer, en 2010, 70 % à 80 % des citoyens se déclaraient favorables à l’adhésion de leur pays à l’UE contre environ 64 % en 2025.
Un enjeu décisif pour l’avenir de la région
Cette évolution de l’opinion publique constitue un défi pour l’Union européenne. Si la perspective d’adhésion perd progressivement de sa crédibilité auprès des populations des Balkans occidentaux, l’influence européenne dans la région pourrait s’affaiblir.
Dans ce contexte, d’autres acteurs internationaux en profitent pour renforcer leur présence dans la région. La Russie conserve une influence politique et culturelle forte dans certains pays, notamment en Serbie, où elle s’appuie sur des liens historiques et énergétiques. De son côté, la Chine développe sa présence économique dans les Balkans à travers des investissements dans les infrastructures et les projets de transport venant directement concurrencer l’influence de l’Union européenne, cette dernière a même été contrainte de réévaluer ses propres stratégies d’investissement dans la région.
Entre espoir européen, concurrence géopolitique et lassitude politique, les opinions publiques des Balkans illustrent ainsi l’un des paradoxes de l’élargissement : un projet toujours soutenu mais dont l’attente prolongée fragilise progressivement l’adhésion des citoyens.

Suivre les commentaires :
|
