C’est quoi, aimer son pays ?

« Mon pays est en crise d’identité. Moi aussi », un blog par Madelaine Pitt - Episode 8

, par Madelaine Pitt

C'est quoi, aimer son pays ?
Quel a été le rôle du patriotisme dans la décision du Royaume-Uni de sortir de l’UE ? Crédit : Jeff Djevdet

Les collines à côté du village où j’ai grandi sont d’une beauté saisissante. La fraîcheur de l’air aux sommets desquels l’on peut voir les montagnes du Pays de Galles fait du bien et aide à réfléchir. J’ai fait des balades là-bas toute ma vie, surtout quand j’ai eu envie de réfléchir. Aujourd’hui, je me balade seule, profitant du panorama froid et ensoleillé, et je réfléchis, comme si souvent pendant ces quatre dernières années, au Brexit.

Pendant les vacances de Noël, passées tranquillement chez ma famille dans ce coin tranquille de l’Angleterre, j’ai essayé de ne pas trop penser à la politique. Les quantités copieuses de nourriture (très bonne, malgré les stéréotypes, merci…), compensées en partie par de belles balades sur les collines, ont certainement aidé. A la rigueur, je pense moins au Brexit ici au Royaume-Uni qu’en Allemagne, là où je fais mes études. Là-bas, je deviens la représentante du Royaume-Uni et cible de blagues quotidiennes sur le sujet. Ici, je suis comme tout le monde.

Ma respiration s’envole comme un jet de fumée et semble rejoindre les quelques nuages perdus au fond d’un ciel étonnamment bleu. Je prends du plaisir à regarder les villages éparpillés dans la couverture des champs verts. Les grandes villes anglaises, pour la plupart, je peux m’en passer. De la campagne, je ne m’en lasse pas. Ça fait pourtant du mal de me dire que la grande majorité des gens ici ont voté pour les Conservateurs ; dans ma région, l’élue bénéficie d’une des plus grandes marges de victoire dans tout le pays. Plus loin, je peux voir la ville de Worcester où j’ai fait campagne pour le Parti travailliste, dont la candidate a perdu face aux Conservateurs ; la ville où un enfant sur quatre vit en pauvreté ; la ville qui a choisi de réélire le parti des riches.

Plus que la droite

Il faut comprendre que la droite au Royaume-Uni n’est pas comme la droite en France ou en Allemagne, ou en tous cas ne l’est plus. Sous de nombreux angles, la droite au Royaume-Uni qu’incarnent les Conservateurs se rapproche plus du Rassemblement National de l’autre côté de la Manche ou de l’AfD outre-Rhin. L’idéologie de l’extrême droite portée par les discours empoisonnés de Nigel Farage est devenue le carburant du Parti conservateur.

Les projets du gouvernement conservateur ne sont plus limités à la dérégulation, à la privatisation et à la priorisation des intérêts économiques plutôt qu’environnementaux, terrains de jeu familiers de la droite traditionnelle. La droite britannique aujourd’hui est poussée par le populisme, vise à réduire massivement l’immigration, emploie un langage nocif et dangereux qui a fait bondir le racisme dans la société, n’hésite pas à prendre des mesures anti-démocratiques, se fiche de l’impact très négatif du Brexit sur l’économie et se frotte les mains par rapport à un Royaume-Uni aux yeux et aux portes fermés sur le monde.

Les tabloïds ont présenté les élections du 12 décembre comme une opportunité de « sauver le Brexit et sauver le Royaume-Uni ! ». Boris Johnson insiste que nous sommes au début d’une décennie merveilleuse pour un pays merveilleux. Comme tous les Brexiteers, il est [patriote]. Ou au moins, il le dit. Et pour une fois, il croit en ce qu’il dit. Et comme d’habitude, c’est faux.

Qui a le droit d’être patriote ?

Le Royaume-Uni est un pays très patriote. Avant le référendum, sans doute de manière naïve, je ne voyais pas le danger ; le fort soutien des athlètes britanniques lors des Jeux Olympiques de Londres en 2012 me paraissait sympathique, pendant que la nostalgie pour les époques des victoires des grandes guerres et de l’Empire ne me semblait pas pertinente par rapport aux évènements d’aujourd’hui. Comme tout le monde, j’ai apprécié le discours de Hugh Grant en tant que Premier ministre dans « Love Actually ». Pourtant, le patriotisme est au cœur du Brexit.

Accepter que nous avons besoin de travailler avec nos voisins proches demande une humilité qu’il manque dans la nationalité anglaise. Je tiens à préciser que je parle bien du patriotisme anglais, et non pas britannique ; les Ecossais, par exemple, sont fiers de leur pays sans que cette fierté signifie l’exclusion des autres (l’Ecosse a voté à 62% pour rester dans l’Union européenne).

En discutant avec des Brexiteers anglais, par contre, j’ai très souvent constaté une envie de montrer la supériorité britannique. « Ils viendront ramper à notre porte pour un accord commercial ! » m’assure un couple que j’ai rencontré dans un pub. En tant que Remainer, j’ai souvent été accusée d’un manque de patriotisme : « Believe in Britain ! Why don’t you believe in Britain ? » Quand j’ai distribué des tracts lors des actions de rue, ceux qui ne les prenaient pas répondaient des fois tout simplement : « Moi, je suis anglais ».

Ces phrases montrent que, dans ce débat sur le Brexit, l’identité britannique est inséparable du patriotisme. Malheureusement, nous n’avons pas su reconnaître la zone grise entre le patriotisme et le nationalisme.

Le patriotisme et la politique

Malgré les ravages que les Conservateurs entendent imposer à leur pays à travers un Brexit dur, ils maintiennent un discours patriotique. Ce discours plait bien aux Brexiteers, même si le Brexit va nuire à presque tous les aspects de la société britannique. Les politiciens qui le savent et qui le poursuivent quand même, comme Boris Johnson, ne sont pas, pour moi, des patriotes. Ce sont des égoïstes. Jeremy Corbyn, le leader (encore pour le moment) du Parti travailliste, refuse de chanter l’hymne national et ne regarde pas le discours de la reine le jour de Noël (une tradition britannique). Il est peu surprenant, finalement, que, malgré son euroscepticisme de longue date, les Brexiteers n’ont pas voté pour lui.

Un amour difficile

Je ne sais pas si je suis patriote. Mais je ne supporte pas que les Brexiteers me disent que je ne le suis pas. Je me suis battue pour que le Royaume-Uni reste dans l’Union européenne pour de très nombreuses raisons, mais les bénéfices pour le Royaume-Uni, les Britanniques et pour notre influence dans le monde figurent parmi elles. Est-ce que ça fait de moi une patriote même si je me méfie du patriotisme ? A part mes raisons personnelles et idéologiques, est-ce que je me suis engagée contre le Brexit parce que j’aime mon pays malgré tout ?

Au fait, c’est quoi, aimer son pays ?

Je suis arrivée à mon endroit préféré sur les collines. Me réjouissant toujours de la beauté de la région, je me dis qu’il ne faut pas que j’oublie que la politique n’est pas tout, que le gouvernement ne définit pas le pays ni nous les citoyens. Peut-être que ça peut être un amour difficile.

Suite à la victoire écrasante des Conservateurs, le Parlement britannique a validé l’accord sur le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne. Ce départ aura lieu d’ici deux semaines, le 31 janvier 2020.

Le soleil se couche tôt en Angleterre en hiver et se glisse déjà vers l’horizon.

La fin du mois de janvier va être bien sombre.

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