Bestiaire européen

, par Maxime Moraud

Bestiaire européen

Sans doute avant que le centre de Londres ne se hérisse, que Notre-Dame ne s’allonge sur son île, que le Parthénon ne siège sur l’Acropole, quand rien de ces cités ne bruissait encore, la verdoyante opulence qui y tenait lieu de vide jouissait-elle d’une insouciance que ne limitait pas même l’idée de frontière. Les bêtes y vivaient gaiement et n’éprouvaient de patriotisme que pour leur terrier, leur nid, leur flaque, autant dire n’en éprouvaient pas. Mais est-ce si différent aujourd’hui que notre raison y applique en vain son quadrillage ? Les Pyrénées ne sentent pas plus la flagrance de l’erreur d’au-delà que la truite rhénane ne module le frétillement de son lied à l’approche de l’une ou l’autre des deux rives. Et les bêtes téméraires semblent bien se rire des différences culturelles que nous érigeons en symbole, tel le coq, effrontément aussi peu glorieux en France que dans le reste de l’Europe. Ainsi, comme dans ses ancêtres médiévaux où l’on cherchait explications et correspondances, piochons au hasard quelques noms dans l’épais bestiaire européen, et imprégnons-nous du foin de ses sagesses, de l’humilité de son fumier.

Le Saumon. Comme la truite, le saumon remonte le ruisseau pas à pas. Patiemment il défie l’évidence, brave le courant, vient à la source de toute chose pondre les œufs de la connaissance. Ainsi surement a-t-il quelque parenté avec la phénoménologie, et peu seraient surpris d’apprendre que c’est en mangeant ce maître spirituel que Husserl plongea dans la rivière de la réduction. Si comme l’écrit La Fontaine dans sa préface de 1668 « Prométhée, pour former l’homme, prit la qualité dominante de chaque bête », alors le saumon est le toast sur le gâteau humain, à qui nous devons toute sagesse et tout rêve d’omniscience. S’ébattant dans les eaux d’Europe du nord, côtoyant les doctes glaçons, il est l’horizon d’intelligence vers lequel tout homme raisonnable doit voguer.

La Taupe. La taupe que nous connaissons, la talpa europaea, est comme son nom le suggère l’incarnation du dévouement europhile. Oubliez l’espionnage et son cortège de fantasmes, oubliez l’agent infiltré, la conversation écoutée : les monticules qui fleurissent son jardin marquent moins la fuite d’une information que l’intensité d’un travail méticuleusement souterrain. Dans le système médiéval des cinq sens la taupe, qui passait pour aveugle, est l’attribut de l’ouïe. Et c’est bien son ouïe, aiguisée comme à Thiers, ainsi que sa connaissance des arcanes terreuses et bruxelloises, qui en font un travailleur redoutable et discret. Délaissons alors une conception que dans sa fable La taupe Esope résume et pense mater : « Tel imposteur promet l’impossible : un rien, pourtant, suffit à le confondre ». Car la taupe est la fille de l’ombre, sa vigilance pare les coups des pairs, sa fourrure le cou des mères.

L’Anti-Lion. Le lion n’est certes pas le plus européen des animaux, encore qu’il tienne une place déterminante dans notre imaginaire, comme sur les armoiries de la Finlande, des Pays-Bas ou du Royaume-Uni. Mais qu’en est-il de l’anti-lion ? Nous connaissons précisément son origine, les circonvolutions cérébrales de Charles Fourier, et sa date de naissance, 1808 dans la Théorie des quatre mouvements. Plus tard, dans le Traité de l’Association domestique-agricole, le philosophe le définit comme suit : « celui qui nous a donné le lion, nous donnera en contre-moule un superbe et docile quadrupède, un porteur élastique, l’ANTI-LION » qui permettra de « partir de Bruxelles, déjeuner à Paris, dîner à Lyon et souper à Marseille ». Inutile alors de préciser tout ce que cet animal représente pour l’Europe : l’anti-lion, et ses déclinaisons l’anti-tigre et l’anti-léopard, sont l’espace Schengen sous poils, l’avenir de la libre circulation des personnes, le moyen réel d’un mélange européen.

Le Pigeon, la Mouette, le Corbeau et autres baroqueries à ailes. Dans un souci d’honnêteté intellectuelle l’Auteur doit ici s’immiscer et préciser qu’il n’est que mépris pour ces volatils mesquins, qui comme l’a justement relevé une érudite « n’ont pas de bras ». Il s’en tiendra donc à la pudeur de ce constat.

Le Taureau. Il n’est de mufle délicatement mutin, de regard à la douceur torve, de corne joliment incurvée qui ne fassent tinter en nous, comme la vache qui accourt alléchée, la cloche d’une certaine vision de l’Europe. Car c’est évidemment à son mythe que les appâts épars de la bête nous renvoient, cette drôlerie narrative où Zeus, sous les traits d’un séduisant taureau blanc, parvient à charmer la jeune Europe, et l’emmène loin de sa Tyr natale. Esope et La Fontaine peuvent bien le mépriser, qui l’un l’offre aux coups de chèvres par peur d’un loup, l’autre à une sotte querelle par désir d’une génisse, son symbole n’en est pas moins grand, et l’animal guidant l’Europe n’en est pas moins beau. C’est donc par toi, courageuse bête au beuglement agile et à la queue gaillarde, que se clôturera cette essence d’arche que Noé envie, comme ton fils dans l’arène s’ébroue d’une encre à venir.

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