Y a t il encore des grands Hommes européens ?

, par Nicolas Salvi

Y a t il encore des grands Hommes européens ?

Tous les morts deviennent des grands hommes, comme le rappelait avec ironie Alain Lamassoure lors de son passage à Bordeaux, mais les grands hommes sont-ils tous morts ? C’était la question posée par les Jeunes Européens Bordeaux à Claude Fisher, Alain Lamassoure et Jean Quatremer.

Robert Schuman et Jean Monnet ont marqué l’histoire par leur volonté politique et leur désir européen matérialisés dans le discours du 9 mai 1950. Courageux et révolutionnaire, il a scellé le destin de l’Europe en marquant le début de la construction européenne telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec ce mélange de supranationalité et d’intergouvernementalisme qui la rend si unique. Face à une telle déclaration, est-ce d’un grand Homme ou d’un grand discours dont nous avons besoin aujourd’hui en Europe ?

Le grand Homme européen introuvable ?

« Y a t il encore des grands Hommes ? » C’est à cette question que de nombreux candidats aux carrières du service public ont déjà dû répondre. En effet, ce grand homme se caractérise par la croyance collective en son caractère extraordinaire. Elle peut s’extérioriser au frontispice de monuments comme le Panthéon (« Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante ») ; néanmoins, elle pose le paradoxe entre le rôle d’identification entre sa personne et une mission historique, et son déclin contemporain. En ce sens cela doit-il nous amener à susciter les vertus d’un grand Homme (européen) ou nous amener à de nouvelles formes de rassemblement et d’unité en Europe ?

En réalité, il s’agit sans doute d’un subtil mélange dont l’Union européenne a besoin, en effet la présidence française de l’Union européenne au deuxième semestre 2008 a démontré la capacité de l’Europe à faire émerger un grand Homme ou du moins à susciter la rencontre d’une volonté personnelle et d’une mission politique ou historique.

La crise grecque démontre, s’il le fallait encore, que l’un des moteurs de l’Europe est fondée sur le couple franco-allemand, éclipsant temporairement le triumvirat de l’UE. Les hommes européens – les grands Hommes de surcroît – se font rare en Europe. Pourtant, elle en a et en aura besoin dans un monde multipolaire, et marqué par le déclin annoncé du Vieux Continent. Le débat sur le choix du président permanent du Conseil européen avait permis d’y réfléchir ; les noms de Tony Blair, Jean-Claude Junker ont démontré la faiblesse du caractère européen des carrières de certains hommes d’État. Aussi salvateur aient-elles été, ces tergiversations se sont soldées par le choix de « celui qui fera le moins d’ombre entre nous » pour adapter une formule connue de la vie politique française.

La dernière trouvaille à la portée des citoyens européens…

Force est de constater que l’émergence de grands Hommes n’est pas une sinécure, les efforts doivent donc s’appuyer sur le renforcement de l’unité au travers d’un grand discours. Ce n’est peut-être pas tant d’un grand homme dont on a besoin, mais d’un discours. Comme le soulignait Alain Lamassoure, ce qui reste de la déclaration du 9 mai 1950, c’est avant tout le couple franco-allemand mais également l’idée de construction progressive, créant des « solidarités de fait ».

Or, cette démarche des petits pas a fait un grand saut avec l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne – qui soit dit en passant, n’a pas de père – et plus particulièrement avec l’introduction du droit d’initiative démocratique. Par ce biais, chaque citoyen deviendra un grand Homme, car si un million de citoyens de six ou sept pays font une pétition dans un domaine où l’Union n’est pas intervenue, la Commission européenne sera invitée à agir. Dès lors, elle sera obligée de faire suite au Conseil des ministres et au Parlement européen du problème soulevé, et ce dernier sera d’ailleurs tenu de lancer un débat.

Les grands Hommes, c’est donc notre responsabilité politique collective, par le choix des candidats européens aux élections, mais aussi par l’exercice de ce droit de d’initiative. C’est d’une prise de conscience citoyenne dont dépend le destin de l’Europe, sa capacité à unir et réunir les peuples autour d’un projet de société.

Cet article est issu d’une conférence organisée par les Jeunes Européens Bordeaux, le 12 avril intitulée « 60 ans après la Déclaration Schuman, le choix de l’Europe est-il devenu politiquement incorrect ? », en présence de Claude Fischer présidente de Confrontations Europe, d’Alain Lamassoure, député européen et de Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles de « Libération » et auteur du blog « Les coulisses de Bruxelles ».

Illustration : Stéphanie Khoury

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Vos commentaires

  • Le 16 mai 2010 à 15:03, par david En réponse à : Y a t il encore des grands Hommes européens ?

    mouarfff... au vu des avancées de ces derniers jours, la politique des petits pas vient de se prendre une belle claque dans la figure, tout comme les institutions de lisbonne issues du soi disant « grand pas » et qui apparaissent déjà parfaitement dépassées... Quand à la prétendue force motrice du franco-allemand, le petit commissaire finlandais vient de démontrer à quel point cela relève de la pure incantation, dont Lamassoure est effectivement un des plus digne représentant.

  • Le 16 mai 2010 à 21:23, par Cédric En réponse à : Y a t il encore des grands Hommes européens ?

    Vous n’avez pas tort. Il y a des limites à la politique des petits pas et à l’action en coulisses. Quant à l’idée que « Ce n’est peut-être pas tant d’un grand homme dont on a besoin, mais d’un discours », je n’y crois pas trop. Actuellement, les Européens n’ont pas de grand Homme, pas de politique incarnée, mais trois institutions qui produisent des discours. Résultat, quand une politique européenne fait polémique, on s’en prend non pas aux décideurs, mais aux eurocrates. Assez de discours !

    Concernant les deux derniers paragraphes sur l’initiative citoyenne européenne (ICE), mieux vaut ne pas déborder d’enthousiasme. En pratique, les foules se passionneront-elles pour les ICE davantage que pour de simples pétitions ? NB : À l’issue d’une ICE réussie (1 M de signature dans 9 pays en moins d’un an), il n’est pas du tout question que la Commission ait obligation de donner suite positivement et doive présenter un projet de directive / règlement. Des retours d’expérience dans les pays qui disposent déjà d’une initiative citoyenne (Allemagne) semblent montrer qu’il peut y avoir un effet de mode dans les premières années qui suivent la création de ces dispositifs, puis un important essoufflement. http://ec.europa.eu/dgs/secretariat_general/citizens_initiative/

    Les Européens n’ont peut être pas besoin de grands Homme, mais je reste persuadé qu’ils ont besoin d’une politique incarnée, c’est-à-dire d’une UE fonctionnant sur le schéma d’une démocratie représentative normale.

  • Le 16 mai 2010 à 21:24, par Laurent Nicolas En réponse à : Y a t il encore des grands Hommes européens ?

    Je ne ferai pas la même observation que toi sur les leçons à tirer quant à la place du couple franco-allemand à l’issue de « l’épisode Grèce ». Au contraire. Ce que disait Lamassoure pendant cette conférence, c’est que sans le couple franco-allemand, rien ne se fait, encore aujourd’hui. Et qu’est-ce qu’on constate ? C’est que tant que l’Allemagne n’a pas voulu du plan d’aide, il n’y a pas eu de plan d’aide. La différence —la révolution ?— c’est que pour emporter l’aval de l’Allemagne, il a fallu l’intervention du président des Etats-Unis. Mais sans l’accord franco-allemand, et en l’occurrence sans l’initiative française, pour une fois, nous n’aurions pas de solution politique. On est bien loi de la pure incantation. D’ailleurs, les britanniques en roue libre politiquement au moment de la résolution de la crise, ont annoncé clairement ne pas participer au plan : est-ce que ça a bloqué les négociations ? non ! alors que tant que l’Allemagne s’y opposait, rien ne pouvait se passer. Preuve d’ailleurs, non seulement de l’importance du couple franco-allemand, mais également de la relative perte d’influence du Royaume-Uni. Situation qui appelle un ré-équilibrage de la part du tandem Cameron-Clegg.

    En revanche, on peut se demander où se sont planqués les dirigeants de l’Union : Van Rompuy et Barroso ? Où étaient-t-ils ? Qu’ont-ils fait ? Pourquoi avoir laissé Rehn en première ligne médiatique dans un tel moment de crise ? Pourquoi Barroso n’a pas assumé un rôle de leadership politique, même si c’était Rehn et sa DG les têtes pensantes ? Ca n’est pas normal ; ça n’est pas satisfaisant, c’est même inquiétant.

    Ce qui est inquiétant, précisément, ce n’est pas le leadership des Etats ; ce qui est inquiétant, c’est le monopole de leadership des Etats. Barroso et Van Rompuy ont laissé un vide politique, et les Etats ont par nature, horreur du vide, et se sont empressés de le remplir : les uns pour promouvoir le plan d’aide, comme la France, les autres pour le freiner, le conditionner etc.

  • Le 16 mai 2010 à 21:52, par Laurent Nicolas En réponse à : Y a t il encore des grands Hommes européens ?

    Pour aller dans ton sens, une eurodéputée socialiste française confiait il y a peu que c’était pour elle un « gadget démocratique » et qu’elle ne voyait pas comment les citoyens européens pourraient utiliser cet outil comme un levier d’initiative politique, quand dans le même temps les parlementaires européens, qui ont un mécanisme similaire pour forcer la Commission à se saisir d’une question, n’arrive pas à l’utiliser.

    Mais je ne partage pas ce constat pessimiste. Je pense que la société civile s’est largement européanisée et a pris conscience, pour les compétences et les domaines d’activités concernés, et qui sont très nombreux maintenant, que les décisions se prennent au niveau européen et que c’est là qu’il faut agir. Regardez toutes les ONG, les fédérations d’entreprises, les lobbies : tous les intérêts sont représentés à Bruxelles, du consommateur à l’industriel, de Greenpeace à Areva. Et les syndicats et ONG sont parmi ceux qui ont le plus d’expérience. Alors moi je crois que ce savoir-faire européen va servir à utiliser de manière forte l’ICE. En tout cas je l’espère ! Je suis certain que la JEF montrera l’exemple.

  • Le 18 mai 2010 à 11:50, par david En réponse à : Y a t il encore des grands Hommes européens ?

    @L.N. je ne partage pas ton constat. L’Allemagne ne voulait pas et ne veut toujours pas de plan, on le lui a imposé. Et le « on » ce n’est pas du tout la France. C’est avant tout les spéculateurs, l’eurogroupe et les US qui ont imposé le sauvetage de l’euro à des Etats qui n’en voulaient pas. La seule chose qu’ont pu faire les Etats récalcitrants c’est ralentir, mais pas bloquer. Le couple franco-allemand passe pour des petits gamins se chamaillant, pendant que les décisions se prennent ailleurs. Il faut arrêter de croire TF1. Le sauvetage de l’euro, c’est avant tout l’oeuvre de Juncker et de la Commission qui ont mis en minorité les allemands. Ensuite, la Commission joue très bien son rôle en proposant une solution extrêmement audacieuse aujourd’hui, en mesure de contrer la crise, et dont les Etats ne veulent pas (ainsi que nos « grands hommes » européens), mais qu’ils finiront par accepter. couple franco-allemand ou pas, grands hommes ou pas.

  • Le 18 mai 2010 à 13:39, par Laurent Nicolas En réponse à : Y a t il encore des grands Hommes européens ?

    grands hommes ou pas, la question es réglé, il n’y a pas de réel leader, grand homme ou grande femme. mais couple franco-allemand ou pas, là je persiste, je ne suis pas d’accord. Ce ne sont pas « les spéculateurs » qui ont imposé, c’est avant tout l’agenda politique qui s’est dénoué après la défaite électorale de Merkel, ce qui l’a rendue apte à prendre une décision et sortir du statu quo.

    je ne regarde pas TF1, un peu de respect stp...

  • Le 23 septembre 2010 à 17:40, par Nicolas Delmas En réponse à : Y a t il encore des grands Hommes européens ?

    Tout d’abord, je me permets une critique. Je partage plutôt le point de vue de certains commentateurs. Certes, il faut des beaux discours, des grands textes. Mais, si personne n’est là pour les faire passer, tu auras beau présenter la déclaration la plus perspicace, la plus intelligente, je te prédis une seule fin : oubli et rejet. Je vais même invoquer ici un grand partisan de l’Union (sic) le Général de Gaulle. Lorsqu’il a fait adopter la Constitution de la Ve République (80% des suffrages), qui pense (lui le premier) que les Français ont plébiscité un texte qui suscite encore trop de controverses entre les spécialistes de la question ? Non, ils ont fait confiance à l’Homme. D’ailleurs, l’Histoire leur a donné raison. C’est lui qui a impulsé la dynamique de notre régime.

    Puis, j’émettrais un doute. Je suis très content que désormais nous puissions nous saisir d’une question qui nous tienne à coeur pour la porter devant nos eurodéputés. Maintenant, je ne partage pas ton excès d’enthousiasme car les initiatives citoyennes ne mobilisent pas forcément sur les bons sujets. Supposons, qu’à l’instar de la Suisse, un homme politique ou plusieurs appellent les citoyens européens à voter pour l’expulsion des Roms, l’arrêt des minarets ou la fin de l’immigration. Ne crois-tu pas que ce genre d’idées a toutes les chances d’atteindre les seuils fixés ? Je ne préfère pas imaginer le cas où ce soit ce genre d’initiative qui arrive la première à remplir les critère.

    Puis de toute façon, les Grands Hommes se distinguent toujours par leur capacité à faire adopter de grandes choses. Jacques Delors a su imposer sa vision de l’Europe.

  • Le 24 septembre 2010 à 15:26, par Cédric En réponse à : Y a t il encore des grands Hommes européens ?

    Tout à fait d’accord, si l’on veut qu’il serve à quelque chose et qu’il aboutisse, le prochain traité européen devrait être porté par des acteurs politiquement identifiés et recueillant la confiance du peuple.

    Le problème des précédents traités est qu’ils était portés par une constellation unanimiste d’« experts européens », y compris à la télévision. Avant le début de la campagne, tout le monde soutenait le TCE, au point que plus personne ne le soutenait vraiment, à commencer par la Commission. (Et si on pouvait encore voir un projet concret derrière Maastricht (la monnaie unique), difficile d’en voir un derrière le TCE. D’où les théories du complot.)

    C’est pourquoi je pense que l’initiative du prochain traité (constitutionnel ?) ne devrait émaner ni des Etats, ni de la Commission, ni du Parlement, ni même de la « société civile » ou des « citoyens », mais bien des partis européens et de leurs leaders avant l’élection.

    C’est aux partis de prendre l’initiative, avant les élections européennes de 2014, d’inclure dans leurs programmes électoraux non seulement les initiatives législatives qu’ils soutiennent, mais aussi les réformes institutionnels / constitutionnelles correspondantes. Et de les mettre en oeuvre au sein des institutions une fois arrivés au pouvoir.

    Toutefois, l’exemple de De Gaulle est peut-être un peu extrême, non ? Faudra-t-il attendre que l’UE atteigne le niveau de paralysie de la IVème république en 57 pour mériter une réforme ?

  • Le 25 septembre 2010 à 19:42, par Nicolas Delmas En réponse à : Y a t il encore des grands Hommes européens ?

    J’espère bien sur qu’il ne faudra pas recourir à une telle éventualité. Je soulignais juste l’importance d’un leader pour porter ce projet.

    Le pire des textes appuyé par un homme charismatique passera toujours. Un très bon texte sans personnalité de soutien n’obtiendra jamais gain de cause.

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