Fédéralisme

Quo Vadis Europa

, par Edmond Carlier

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Quo Vadis Europa

Il y a quarante mille ans un tailleur de pierre propose à son copain chasseur une hache contre quatre parts d’aurochs. Le chasseur en propose deux. Ils se mettent d’accord sur trois. Le marché est né. Survient un troisième larron qui pour sa hache se contentera de deux parts. Il emporte le marché. La concurrence est née. Le premier entre en dépression : à quoi bon produire ? Il va mourir de faim. Les deux autres, alors, partagent avec lui leurs parts. La solidarité est née.

Etat des lieux

En 1974, Jean Monnet réalise que, outre la gouvernance économique du Marché commun, il faut une gouvernance politique pour assurer le bien commun. Quelques chefs de gouvernement en Conseil européen, pour peu qu’ils soient animés par la finalité du bien commun, réunis à huis clos (avec le président de la Commission), peuvent assurer une gouvernance provisoire jusqu’à l’avènement à terme d’une Europe fédérale (donc décisions à la majorité) démocratique : union de nations pour protéger collectivement leurs identités respectives dan un monde où leurs souverainetés sont de plus en plus dérisoires.

Quelqus hommes d’Etat ont en effet le souci du bien commun : d’abord Giscard et Schmidt (élection directe du Parlement européen, système monétaire européen), puis Mitterrand, Kohl et Delors (Maestricht : citoyenneté européenne en plus de la citoyenneté nationale, monnaie unique, Banque centrale européenne). Puis c’en est fini du bien commun : seuls seront désormais défendus bec et ongles les seuls intérêts nationaux : foire d’empoigne de maquignons lors d’Amsterdam puis Nice.

Qu’est l’Europe depuis 2004 ?

Au plan économico-commercial, le communautaire (un exécutif, la Commission, et un législatif bicaméral, le Conseil des ministres nationaux représentant les Etats et le Parlement représentant les citoyens) est à peu près fédéral (décisions à la majorité qualifiée) mais seul le Parlement est démocratique. Mais pour l’essentiel, l’identité européenne dans le monde, i.e. la politique étrangère, la fiscalité, la socialité, c’est l’intergouvernemental (le Conseil européen) confédéral (vote à l’unanimité). Cette gouvernance politique n’est ni démocratie, ni puissance (voir l’Irak). De traité en traité, le moyen est devenu une fin : le Conseil européen, anti-peuple, anti-fédération, est devenu la clé de voûte de la gouvernance.

(J’entends du bruit dans les tombes des Pères fondateurs.)

Entre-temps

Dans les années 1960, le libéralisme anglo-saxon de la main invisible, censé faire sinon le bonheur du moins l’intérêt matériel de tous par le doux commerce, va se radicaliser en néolibéralisme avec Reagan aux USA et Thatcher en Angleterre : la logique d’un marché animé par une concurrence tous azimuts, où l’individu est dit seul responsable de son sort, condamne toute solidarité collective. L’Etat doit se limiter à faire respecter les seules règles du marché. Mais en même temps la productivité explose.

Dernier exemple en France : en remplaçant les caissières des grandes surfaces par des caisses électroniques, 200 000 femmes seront, à termes, chômeuses. Ou bien la collectivité les prend en charge contre un travail social, ou bien on leur fait couic. Par ailleurs, l’économie solidaire repose sur la demande (le marché au service de l’homme), l’économie libérale repose sur l’offre (l’homme au service du marché), d’où surabondance de biens futiles, épuisement de la planète, détérioration de la vie.

L’individualisme tue le solidarisme, et finalement l’individu. Enfin, vu l’accroissement de la longévité, une socialité universelle par assurance à la charge du seul salariat (personnel et entreprise) est désormais une aberration : elle doit être l’affaire de la collectivité (un impôt progressif sur tous les revenus). L’homme est acculé à changer de vision sur la société, ou il va droit dans le mur.

Conclusions

D’abord, l’Union européenne n’est pas un marché unique : la concurrence y est non entre les citoyens mais entre les Etats. Le moins-disant fiscal et social va non au progrès mais à la régression sociale, humainement inadmissible et économiquement absurde.

Ensuite, revaloriser le travail, non son revenu, est pure démagogie. Le productivisme est un chien qui se mord la queue. L’essentiel désormais est non l’emploi garanti mais le revenu garanti. Or la masse monétaire d’une collectivité est plus ou moins égale à la somme des valeurs marchandes que demandent ses membres. La solidarité réside dans la redistribution des revenus de telle façon que nul ne soit sans dignité, d’où revenu minimal garanti. Quant aux services, ils ne sont jamais qu’un transfert de pouvoir d’achat, donc leurs prix doivent être déduits du revenu imposable (non bis in idem).

L’avenir du travail, c’est l’alternance permanente des services à la personne. Enfin, en rejetant la Constitution européenne (abus de langage : ce n’est qu’un traité de plus), et abstraction faite de tout souverainisme (immobilisme du passé, refus de tout avenir), les Français n’ont pas dit non à l’Europe mais ont dit non à une Europe où sévit le néolibéralisme de nos Etats et qui leur dénie le droit de choisir et de sanctionner ses gouvernants. Or le Conseil européen étant l’immobilisme, des voix s’élèvent désormais pour le contourner.

Bayrou en France, Prodi (ex-Président de la Commission) en Italie, Verhofstadt (Premier ministre) en Belgique réclament à partir de la Vieille Europe (les Six fondateurs) et avec ceux qui partageront leurs valeurs une avant-garde : une fédérations d’Etats nations telle que la propose Delors depuis des années.

Il va de soi qu’un repêchage de la Constitution européenne s’impose à brève échéance, l’Union risquant fort de se déliquescer faut de gouvernance. Mais nul ne peut empêcher des nations souveraines de se fédérer socialement et fiscalement au sein d’un plus grand ensemble, parlant d’une seule voix au sein du Conseil européen et au monde pour y affirmer, défendre et proposer leur valeur fondamentale : l’humanisme, dignité de la personne.

Illustration : Quo Vadis, logo du groupe éponyme, issu de Wikicommons.

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Vos commentaires

  • Le 29 mai 2007 à 08:04, par Valéry En réponse à : Quo Vadis Europa

    L’analogie sur les chasseurs est amusante mais celui qui fabrique les haches ne serait-il pas plutôt tenté de l’utiliser pour récupérer la viande et garder les haches plutôt que d’encourager la prolifération de son armement ? En fin de compte le marché comme la concurrence et comme la solidarité nécessitent avant tout l’existence d’un pouvoir politique susceptible de les encadrer et de faire respecter la règle du jeu.

    Or aujourd’hui ce pouvoir ne peut être accepté que s’il est de nature démocratique, ce qui implique que son fonctionnement soit justement déterminé dans une loi fondamentale qui fixe justement la règle du jeu pour définir la règle. C’est pourquoi une constitution est indispensable. Tant que le fonctionnement des institutions européennes seront définies par des traités issus de conférences diplomatiques et confiant l’essentiel du pouvoir aux représentants des exécutifs nationaux, la construction européenne restera un objet de méfiance pour les citoyens.

  • Le 30 mai 2007 à 14:08, par Joke En réponse à : Quo Vadis Europa

    "En rejetant la Constitution européenne, et abstraction faite de tout souverainisme, les Français n’ont pas dit non à l’Europe mais ont dit non à une Europe où sévit le néolibéralisme de nos États et qui leur dénie le droit de choisir et de sanctionner ses gouvernants."

    Votre article m’a beaucoup intéressé. L’introduction est géniale. Mais je ne suis pas du tout d’accord avec la partie ci-dessus.

    1. "Abstraction faite de tout souverainisme". Non, on ne peut pas faire abstraction ! L’extrême gauche et l’extrême droite se rejoignent tout à fait contre l’Europe. Ce sont les Anti-européens qui ont gagné avec le Non.

    2. En votant Non les Français ont consacré le « néolibéralisme » de Maastricht-Nice. Soit les anti-libéraux étaient naïfs et croyaient qu’un meilleur traité était possible (et ils se sont trompés – voir élections allemandes puis françaises par exemple) soit ils ont menti aux Français pour, comme à l’habitude, choisir le pire pour créer « les conditions d’un grand mouvement populaire, etc. » (On a le droit de rigoler !)

    3. En votant Non les Français ont en fait refusé d’accorder plus de pouvoir aux élus du parlement européen.

    4. En fait, de l’Europe, les Français s’en foutent sauf pour la rendre responsable de tous leurs maux. Ils étaient tellement convaincus de l’intérêt de voter Non que lors de l’élection présidentielle ils ont placé en tête deux candidats qui avaient appelé à voter Oui - et finalement élu celui qui contournera le plus aisément et sans scrupules leur vote le 29 mai 2005.

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