Lettre aux partisans de l’Europe des Nations

, par Ferghane Azihari

Lettre aux partisans de l'Europe des Nations
Affiches des Jeunes Européens France Valériy-Xavier Lentz

L’Europe des nations est-elle un modèle viable voire désirable pour le futur des européens ou appartient-elle à un passé révolu ?

Chers partisans de l’Europe des Nations

Si l’expression de votre national-souverainisme est autorisée en vertu de votre liberté, il est regrettable que vous vous livriez à un certain nombre de mensonges pour la promouvoir. Bien que vous prétendez n’avoir rien contre l’idée européenne en elle-même, vous critiquez l’Union en ce que son caractère post-national serait la source de tous les actuels maux des européens. N’est-il pas temps de cesser votre imposture ?

L’Europe des Nations c’est en vérité l’Europe d’aujourd’hui.

C’est l’Europe diplomatique, géopolitique et intergouvernementale qui prévaut. Une culture diplomatique du secret qui sans espace public se désintéresse du citoyen et réciproquement. La crise l’a démontré, ce n’est pas la Commission et/ou le Parlement européen qui prenait (-aient) les grandes décisions mais bien les chefs d’État et de gouvernement. Où est l’Europe post-nationale ? Où est l’Europe de Jean Monnet quand le Parlement européen est l’institution la plus faible du système communautaire ?

Où est l’Europe post-nationale quand la Commission européenne est investie par les États-membres selon des procédés diplomatiques, ce qui revient à fragiliser la légitimité de cette institution ? Où est l’Europe post-nationale quand les décisions les plus impérieuses se prennent à l’unanimité sans la participation du Parlement européen et frappent ainsi l’Europe de paralysie institutionnelle et de déficit démocratique ? En vérité, c’est l’Europe du Général de Gaulle qui a eu raison de l’Europe de Jean Monnet et c’est pourquoi nous en sommes là aujourd’hui.

Dépasser l’État-nation n’a rien d’antidémocratique.

Il faut tirer les leçons de cet échec partiel et réellement dépasser l’État-nation. Le post-nationalisme n’a rien d’antidémocratique. Au contraire. Car la démocratie, au sens matériel, c’est le pouvoir de la majorité, de la volonté générale et non la loi du plus fort comme c’est le cas en diplomatie. En quoi un Parlement européen élu au suffrage universel direct serait-il moins démocratique qu’une Assemblée nationale française elle aussi élue selon le même processus ?

La démocratie n’est pas consubstantielle à la Nation. Elle peut s’exercer dans différents cadres, qu’ils soient publics et locaux (comme c’est le cas des municipalités, des départements et des régions), publics et nationaux (comme c’est le cas de la République française) mais aussi dans un cadre privé (dans les entreprises et associations, qui elles mêmes peuvent être transnationales...). Pourquoi pas dans un cadre public et européen ?

En vérité, votre désapprobation quant à l’idée du post-nationalisme tient à votre attachement à l’État-nation, une idée répréhensible puisque essentiellement xénophobe et irrationnelle, postulant arbitrairement que le contrat social serait subordonné à l’existence d’une communauté de culture, d’origine, de langue, excluant ainsi la participation de l’autre au fonctionnement de la société politique sous prétexte de sa différence culturelle.

Mais l’ironie tient à ce que cette vision fantasmée d’une unité culturelle nationale est incompatible avec la République française notamment à cause de son passé colonial par exemple. Je vous mets en effet au défi de me trouver un point commun objectif (outre la nationalité française qui est une construction culturelle & juridique) entre des régions comme la Bretagne et Mayotte qui se sentent pourtant à l’aise dans une République française (dé ?)centralisée. À cet égard certains pays européens ont bien plus de points communs que ces deux régions...Dans ces conditions pourquoi pas une Europe fédérale & post-nationale respectueuse des autonomies des membres qui la composent ?

Alors plutôt que de regarder vers le passé, vers l’apogée de l’État-nation, un apogée qui si je ne m’abuse s’inscrit dans une période trouble...tournez vous vers le 21e siècle et son avenir, vers le cosmopolitisme, vers la constellation post-nationale. Soyez plus ouverts, soyez moins obtus, dépassez vos frontières. Apprenez à associer démocratie et post-nationalisme. C’est comme ça que les peuples regagneront du pouvoir sur la mondialisation.

Vos commentaires

  • Le 12 novembre 2013 à 14:13, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : Lettre aux partisans de l’Europe des Nations.

    J’approuve cet article (sans surprise).

  • Le 12 novembre 2013 à 14:39, par Xavier Chambolle En réponse à : Lettre aux partisans de l’Europe des Nations

    Idem, du moins avec le début.

    Je ne suis pas convaincu que ce « nationalisme » si souvent motivé par de la xénophobie, surtout en France.

    Il me semble que deux éléments jouent en défaveur de l’adhésion au projet européen :
    - l’UE/l’Europe est le bouc-émissaire idéal, c’est toujours la faute de l’Europe... à force on nourrit le désamour avec l’Europe,
    - comment les Français s’imaginent-ils l’Europe et le fédéralisme ? Comme une grande France ! Or la France c’est l’uniformisation, la centralisation et la monoculture (cf. le statut des langues régionales, les infrastructures orientées vers Paris, etc.).

    Les Français sont souvent incapables d’imaginer que l’Europe soit respectueuse de la diversité culturelle et historique de ce vaste territoire. Incapables de s’imaginer que les compétences puissent être réparties.

    Bien entendu, pour ma part, je n’adhère pas aux visions « jacobines » de l’Europe, où tout doit être uniformisé, pardon, harmonisé.

  • Le 12 novembre 2013 à 23:46, par Alexandre Marin En réponse à : Lettre aux partisans de l’Europe des Nations

    Même si je suis loin d’être un partisan de l’Europe des Nations, et qu’en tant que fédéraliste je partage entièrement le fond de cet article, il faut toutefois nuancer ce qui doit l’être, et rendre justice à ce que fut la nation.

    Certes, l’idée d’une nation indépendante est plus que dépassée, mais, si elle a prospéré, c’est bien parce qu’elle était adaptée à une époque donnée.

    Comme la démocratie ancienne était arrivé avec l’émergence de la Cité, la démocratie moderne est venue, inspirée par l’ancienne, et où le peuple incarne la nation et où la loi est l’expression de la Volonté Générale, et qu’elle est parfaite et souveraine (je ne vais pas réciter tout le dogme). Il serait réducteur de réduire la nation à la guerre. Elle est arrivée pour assurer l’unité entre les peuples incarnant cette nation, sans distinction de religion, d’origine ou d’orientation politique. Là aussi, il s’agissait d’éviter les conflits armés et d’assurer la paix.

  • Le 12 novembre 2013 à 23:52, par Alexandre Marin En réponse à : Lettre aux partisans de l’Europe des Nations

    Xénophobe ? Irrationnelle ? Avec un contrat social formé sur l’appartenance à une communauté d’origine (pour la culture et la langue, je vous l’accorde parce que c’est vrai) ? C’est oublié les immigrés italiens et polonais arrivés en masse des années 1880 aux années 1960, qui ont pu s’en sortir grâce à l’école. Certes, il y avait de la xénophobie, mais les USA sont un état fédéral qui a une philosophie politique favorable au migrant qui vient réaliser l’American dream, il y a aussi de la xénophobie là-bas. Chaque vague d’immigrants l’a connu, partant des Anglais catholiques face aux quakers puritains, jusqu’aux Mexicains, en passant par les Irlandais, les Allemands, et les Italiens.

    Ensuite, la nation avait comme fâcheuse tendance à confondre « unité » et « uniformité »,et les révolutionnaires de 1789 et de 1792 pensaient la nation et ses principes comme éternels (ils ne furent pas les premiers ni les derniers à s’illuminer de la sorte). Nous portons dans nos mentalités ce lourd héritage, ce qui paralyse toute remise en question de ces principes sacrés.

    La morale, c’est qu’il n’y a pas un bon système de gouvernement, ni un mauvais. Chaque époque a le système qui lui est le plus adapté. Ce système est souvent l’association des choix et de l’imagination des plus entreprenants d’entre nous, et des aléas de l’Histoire qui permettent les circonstances de la réalisation de tout ou d’une partie de ces idées.

  • Le 12 novembre 2013 à 23:53, par Alexandre Marin En réponse à : Lettre aux partisans de l’Europe des Nations

    Si l’état-nation a eu hier son heure de gloire, elle est à présent dépassée, et, aujourd’hui, c’est au fédéralisme de rayonner. Demain, sûrement, le fédéralisme sera devenu inefficace et causera plus de problèmes qu’il n’en résoudra. Alors sera venu le temps d’une nouvelle organisation politique. Cités grecques, civitas romaine, principat et dominat romain, royaumes barbares, empires romains chrétiens, âge féodal, état moderne, nation, état-nation, état fédéral... l’Histoire des idées politiques a plus d’un tour dans son sac.

  • Le 13 novembre 2013 à 00:01, par Alexandre Marin En réponse à : Lettre aux partisans de l’Europe des Nations

    Enfin, je dois reconnaître que si le concept de nation a fonctionné en son temps, en Europe et en Amérique Latine, il s’est révélé catastrophique en Europe orientale et en Afrique. La cause est le dogmatisme qui consiste à voir en la nation comme LA bonne forme d’organisation politique, donc applicable partout. La théorie s’est heurtée aux réalités politiques locales, avec les conséquences que l’on sait...

  • Le 16 novembre 2013 à 14:42, par Ferghane Azihari En réponse à : Lettre aux partisans de l’Europe des Nations

    @Xavier Chambolle :

    "Je ne suis pas convaincu que ce « nationalisme » si souvent motivé par de la xénophobie, [soit la source du problème de l’adhésion au projet européen] surtout en France".

    Et pourtant c’est bien le cas. A partir du moment où l’identité nationale est décrétée comme étant le seule lien fédérateur viable, la société s’unit autour d’un postulat subtilement mais non pas moins fondamentalement xénophobe qui est incompatible avec l’idée pluri/post nationale.

  • Le 16 novembre 2013 à 14:54, par Ferghane Azihari En réponse à : Lettre aux partisans de l’Europe des Nations

    @ Alexandre Marin

    Ce n’est pas parce que l’Etat-nation est ouvert à l’immigration qu’il n’est pas xénophobe. Tous les discours assimilationnistes admettent que l’étranger puisse être accepté par une nouvelle société à condition qu’il soit « naturalisé » (un terme tendancieux...). Par conséquent, on force l’étranger à se « convertir » et à prêter allégeance à une nouvelle identité culturelle s’il aspire à participer au fonctionnement de la société politique. Il ne lui est pas permis d’exprimer une autre identité X au sein d’une société Y et c’est en cela que cette approche est xénophobe. Elle exclut la coexistence pluriculturelle. Elle reste, c’est vrai, moins xénophobe que l’approche anti-immigration en ce qu’elle admet des passerelles possibles entre une culture et une autre.

    En ce qui me concerne, je considère que la meilleure approche et la plus pragmatique serait d’admettre la possibilité d’une coexistence civique démocratique indépendante de l’identité nationale.

  • Le 18 novembre 2013 à 18:38, par European Federalist Party En réponse à : Lettre aux partisans de l’Europe des Nations

    Merci pour cet article.

    Une Europe fédérale augmente le niveau de démocratie parce que redonne aux citoyens la possibilité de décider sur des sujets dans lesquelles leurs états ne sont plus capables d’agir.

    Il faut y travailler ensemble. Maintenant.

    Pietro De Matteis, co-President

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