L’Ukraine à la croisée des mondes

, par Eric Schuller

L'Ukraine à la croisée des mondes
Auteur : Mister F

En novembre prochain, à Vilnius, doit se tenir le Sommet du partenariat oriental. Principal objet de cet événement : la possibilité d’un accord d’association et de libre-échange entre l’Union européenne et l’Ukraine. Mais à l’heure actuelle, le gouvernement ukrainien n’a pas encore satisfait toutes les demandes des Etats membres, mettant la signature de l’accord en question.

Économiquement, tous les voyants sont au vert. Du côté ukrainien, la déflation est contenue à 0,2%, tandis que la croissance est de nouveau positive. De plus, les investissements étrangers ont augmenté de 3 milliards d’euros en 2012. Au total, les pays de l’Union européenne sont même responsables de 78% de ces investissements étrangers en Ukraine. Et pour les Européens, un tel accord commercial avec ce grand pays de 46 millions d’habitants pourrait offrir d’importants débouchés. En temps de crise, il est difficile de bouder ce genre de marché et les potentialités agricoles, industrielles et technologiques qui l’accompagnent.

Ioulia Timochenko cristallise les relations

Mais ce n’est pas sur les questions économiques que les discussions entre l’Europe et l’Ukraine achoppent. Les divergences sont d’ordres politique et judiciaire. Bruxelles accuse en effet Kiev de maintenir une justice arbitraire et d’emprisonner des opposants politiques. La grâce de Youri Loutsenko, ancien ministre de l’Intérieur, condamné pour détournement de biens et abus de pouvoir, a été vue d’un bon œil. Mais le cœur du problème est bien entendu l’affaire Ioulia Timochenko.

Ancienne première ministre, farouche opposante de Viktor Ianoukovitch, actuel président, Mme Timochenko est emprisonnée depuis 2011 dans des conditions déplorables. Condamnée à sept années de prison pour abus de pouvoir, et également inquiétée dans des affaires de délits financiers et de meurtre, ses procès et son incarcération sont perçus comme politiques. Et compte tenu de son état de santé extrêmement préoccupant, les autorités européennes, par l’intermédiaire du Parlement, ont fait de sa libération un préalable sine qua non à la signature des accords de novembre.

Pour l’heure, le gouvernement ukrainien n’a pas accédé à la demande européenne et fait valoir de nombreux arguments. Leonid Kojara, ministre des Affaires étrangères ukrainien, a mis en avant le fait qu’il est contradictoire d’exiger de l’Ukraine de mettre en place une justice humaine et impartiale et de réclamer dans le même temps la libération « sans conditions » d’une personne emprisonnée et dont les procès sont toujours en cours. En outre, M. Kojara a également rappelé que la grâce présidentielle n’est pas un geste politique, mais judiciaire. Ioulia Timochenko ne peut en bénéficier légalement que si elle présente une demande de grâce. Demande que ni elle ni sa famille n’ont déposée.

Sur le sujet Timochenko, Mykola Azarov, premier ministre ukrainien, s’est exprimé. « Les tentatives visant à nous dicter notre comportement sont vouées à l’échec », a-t-il déclaré lors d’une interview au Figaro. « Nous ne sommes pas dans une relation de maître à élève ». Pour M. Azarov, Ioulia Timochenko n’est qu’une Ukrainienne parmi d’autres et sa personne ne doit pas conditionner l’intégralité d’un accord majeur. L’Ukraine a inscrit dans sa loi sa volonté d’intégrer, à terme, l’Union européenne, a rappelé le chef du gouvernement. Le pays ainsi que son dirigeant, Viktor Ianoukovitch, entretiennent un fort sentiment européen et le rapprochement est le principal objectif stratégique de l’Ukraine.

Perspective d’une occasion manquée

Toutefois, comme l’a répété Radoslaw Sikorski, ministre des Affaires étrangères polonais, les discussions de novembre tourneront court si l’Ukraine ne met pas en place rapidement les mesures demandées. L’Europe souhaite en effet s’assurer à la fois de leur intégration dans la loi et de leur application dans les faits. Traditionnelle alliée d’un rapprochement ukraino-européen, la Pologne a invité l’Ukraine à se plier aux conditions, assurant qu’il pèserait alors de tout son poids pour convaincre le reste des Etats membres.

D’une manière générale, les deux parties s’inquiètent de l’éventualité d’une occasion historique manquée. Il est vrai qu’en 2014 auront lieu les prochaines élections européennes. Le nouveau Parlement élu aurait alors toute légitimité pour revoir les clauses de l’accord d’association et de libre-échange avec l’Ukraine si ce dernier n’est pas encore ratifié. De même, en 2015, les Ukrainiens seront à leur tour appelés aux urnes pour l’élection présidentielle : autre changement politique susceptible de remettre en cause le présent accord.

Et à cela s’ajoute que depuis fin mai, l’Ukraine a un statut d’observateur au sein de l’Union douanière, composée de la Russie, de la Biélorussie et du Kazakhstan. Sans droit de vote, Kiev pourra tout de même s’exprimer sur tous les sujets discutés par cette alliance. Dans l’immédiat, l’Ukraine se défend de mettre un rapprochement à l’est en balance avec l’accord européen. Il est vrai que les deux accords ne sont pas contradictoires. Toutefois, Mykola Azarov espère que cela donnera matière à réfléchir aux autorités européennes. Ce dernier n’a guère goûté au soutien européen pour la construction de gazoducs russes court-circuitant l’Ukraine. « C’est à l’Union européenne qu’il revient de déterminer si elle a besoin d’une coopération avec l’Ukraine », a-t-il expliqué. « Nous, nous sommes pour ».

Alors que le temps presse, Bruxelles et Kiev campent pour le moment sur leurs positions. Des débouchés économiques et politiques sont en jeu, mais l’Europe insiste sur les questions judiciaires tandis que l’Ukraine ne veut pas subir de « diktat ». Pour ne pas renvoyer aux calendes grecques un accord historique et stratégique – l’Europe n’a certainement pas intérêt à laisser l’Ukraine se rapprocher de pays avec qui elle entretient des relations aussi difficiles que la Biélorussie – un compromis semble indispensable. Peut-être que la proposition allemande d’accueillir Ioulia Timochenko sur son sol pour qu’elle bénéficie de soins médicaux serait une concession raisonnable ?

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