Jean Leonetti aux Entretiens franco-allemands de Malbrouck : Décryptage d’un discours politiquement correct

, par Laurence Pellegrini

Jean Leonetti aux Entretiens franco-allemands de Malbrouck : Décryptage d'un discours politiquement correct
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy http://ec.europa.eu/avservices/index.cfm?sitelang=fr

Comment parle-t-on d’Europe et des relations franco-allemandes quand on est Ministre de la République française ? Lors des premiers Entretiens franco-allemands de Malbrouck [1], le Ministre en charge des Affaires européennes, Jean Leonetti, a tenu un discours qu’il a, sur certains points, qualifié lui-même de « Quai d’Orsay ». Plusieurs facteurs expliquent cette approche, particulièrement prudente. Décryptage.

D’abord, avec le cinquantième anniversaire du Traité de l’Élysée en 2013, les relations franco-allemandes gagnent logiquement en valeur symbolique dans le discours officiel ; ensuite, si l’Allemagne a traditionnellement une place de choix dans les relations extérieures de la France, l’image de moteur du « couple » franco-allemand se voit cristallisée et amplifiée en période de crise européenne ; à l’inverse, lors d’une campagne présidentielle, les candidats de l’opposition ont tendance à interpréter la germanophilie des dirigeants comme un manque d’envergure, voire un manque d’indépendance du pouvoir politique français.

En quoi l’intervention politiquement correcte de Jean Leonetti aux Entretiens de Malbrouck est-elle malgré tout, si l’on l’analyse sous le prisme du « second degré » (selon la méthode du directeur adjoint de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg, le Professeur Henrik Uterwedde), révélatrice de la conception française de l’Europe ?

Le « couple » franco-allemand : moteur économique de l’Europe ?

Dès les premières secondes de son discours, Jean Leonetti a qualifié l’Allemagne de « modèle » économique pour ses partenaires européens, puis, nuançant ses propos, a affirmé qu’il n’y aurait « pas d’Europe forte sans Allemagne forte et sans France forte ». À travers les mots du Ministre transparait l’ambivalence de la perception de l’Allemagne en France, entre admiration et compétition, coopération et concurrence, stimulée par la permanente comparaison de nos résultats économiques par les médias français.

Le discours de Jean Leonetti témoignait par ailleurs de sa position ambigüe, entre sa fonction diplomatique de représentant du Gouvernement français, et son rôle politique de porte-parole d’un Président de la République candidat – alors non encore déclaré – à sa propre succession. Par conséquent, si le Ministre a souligné le rôle inaliénable du « couple » franco-allemand dans la réforme de la politique économique européenne, les « réussites » évoquées lors des Entretiens de Malbrouck n’en étaient pas moins celles caractéristiques des conceptions françaises : le plan de relance pour stimuler la croissance – où l’Allemagne privilégie la stabilité -, le Fonds européen de stabilité financière pour instaurer une plus grande solidarité dans les situations d’urgence – alors que l’Allemagne préconisait l’instauration d’une stricte réglementation en amont et de sanctions a posteriori –, ou encore le rapprochement des politiques de compétitivité, réussite par excellence de l’économie allemande, également thème-phare de la campagne de Nicolas Sarkozy.

Ainsi, le rôle du partenariat franco-allemand en Europe, mis en exergue dans le discours du Ministre, devenu depuis peu un leitmotiv dans les prises de position du Président de la République, s’explique par deux motivations majeures : Premièrement, pour la France, dont l’économie relève principalement de la responsabilité des instances politiques, l’Europe a vocation à palier les limites du champs d’action de l’État. Jean Leonetti a dû lui-même rappeler que l’Europe ne signifiait « pas un abandon de souveraineté mais un partage face à des intérêts qui nous dépassent ».

L’Allemagne joue un rôle majeur dans la réalisation des objectifs français sur la scène européenne, non seulement car elle jouit d’une grande crédibilité concernant les choix économiques, mais aussi car elle représente une école économique opposée à celle de la France et qu’un consensus bilatéral est donc susceptible de fédérer l’ensemble des Européens. Deuxièmement, associer strictement la France et l’Allemagne, comme « les deux plus grandes économies d’Europe » est aussi une manière de revendiquer un partenariat égalitaire et équilibré. En effet, en France, les médias présentent fréquemment la supériorité économique de l’Allemagne comme un moyen pour la Chancelière Angela Merkel d’imposer ses vues en Europe.

La France et l’Allemagne, les « deux plus grands peuples d’Europe »

Pour le Ministre en charge des Affaires européennes, le rôle de moteur partagé par la France et l’Allemagne se justifie également par leur qualité de « deux plus grands peuples d’Europe ». Comme la France souhaiterait être considérée comme l’égale économique de l’Allemagne, ces propos reflètent en réalité le sentiment français d’être un peuple qui puise son exemplarité dans son Histoire et sa vocation universaliste et humaniste.

Dans un entretien accordé au Taurillon en janvier dernier, Jean Leonetti avait affirmé que l’ « UE est un même peuple partageant un destin, des valeurs et respectant des règles » . Aux Entretiens de Malbrouck, le Ministre a pourtant bien suggéré une hiérarchie entre les peuples européens, avec la France en tête, une conception récurrente de la légitimité de la nation française à diriger l’Europe politique. La référence du Ministre au slogan de Nicolas Sarkozy, « la France forte », n’est pas sans rappeler celui de Valéry Giscard d’Estaing « il faut une France forte », c’est-à-dire un pays capable d’affirmer sa puissance sur la scène internationale au travers de l’Europe.

À l’inverse, mettre le peuple allemand au niveau du peuple français a une portée hautement symbolique et diplomatique. En effet, on peut y voir la reconnaissance de la démocratie allemande, parfois incomprise en France et assimilée à un handicap pour la construction européenne. Par ailleurs, le Ministre met ainsi un terme officiel à la polémique germanophobe qui a émergé il y a quelques semaines dans les cercles de l’opposition.

2012-2013 : l’année des nouvelles relations franco-allemandes ?

Le discours du Ministre sur le rôle des relations franco-allemandes en Europe présente une dichotomie entre perspectives d’avenir et fondements issus du passé. En effet, en 2013, la France et l’Allemagne ont souhaité, selon ses dires, placer la commémoration du Traité de l’Élysée sous le signe de la « prospective plutôt que de la nostalgie ».

Pourtant, la France ne semble pas parvenir à se défaire de l’équilibre franco-allemand d’après guerre - fondé sur la supériorité économique de l’Allemagne et l’ascendant politique de la France – rompu depuis la Réunification [2]. En revanche, une nouvelle facette du rôle du « couple » franco-allemand en Europe semble émerger des discours politiques, que Jean Leonetti a résumé de la manière suivante : « Nous sommes différents et nous devons le rester. Mais on doit s’enrichir de nos différences ».

En d’autres termes, l’avenir de la construction européenne semble résider dans la création d’un modèle sui generis, ni allemand, ni français, mais à la confluence des deux courants de pensée.

Notes

[2Wichard Woyke, Deutsch-französische Beziehungen seit der Wiedervereinigung : das Tandem fasst wieder Tritt, VS Verlag für Sozialwissenschaften, 2004

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