Irak : la Babel européenne made in USA

Il y a 8 ans, on déplorait la cacophonie européenne. Et maintenant, vous entendez quelque chose ?

, par Elia Meurisse

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Irak : la Babel européenne made in USA
Mustafa Mohammed Abdul Jalil, à droite, et Catherine Ashton http://ec.europa.eu/avservices/photo/photoDetails.cfm?sitelang=fr&ref=P-019785/00-19#0

Le 20 mars 2003, avec l’appui militaire du Royaume-Uni, de l’Australie et de la Pologne et avec l’appui politique et logistique d’autres pays, Bush décida d’agir même sans l’aval des Nations-Unies : c’était le début d’une nouvelle guerre en Irak.

Un clivage "Vieille Europe" et "Nouvelle Europe" moins populaire qu’il n’y paraissait

Pendant ce temps, le Conseil de sécurité des Nations-Unies avait bien sûr décidé d’envoyer des inspecteurs internationaux en Irak et avait interdit le recours à l’usage de la force, grâce aux vétos de l’Allemagne, de la France, de la Russie et de la Chine, convaincus de la nécessité d’attendre le compte-rendu des inspecteurs internationaux. Les pays européens adoptèrent des positions différentes face à la question de l’intervention américaine ; et la plupart du temps sans respecter les obligations de consultations prévues dans le traité sur l’Union européenne dans le cadre du second pilier (PESC), réduisant ainsi en cendres les espoirs d’une politique étrangère commune et remettant en question la Constitution européenne naissante. La Grande-Bretagne, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, le Danemark, la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque soutennaient l’initiative américaine, au nom des liens traditionnels entre leurs intérêts particuliers et ceux des États-Unis en matière de politique étrangère. Poussés par des choix libéraux ou des questions internes d’opinion publique, la France, l’Allemagne et la Belgique préféraient se dissocier clairement de l’initiative américaine.

Une telle décision a inévitablement provoqué sa ferme condamnation de la part de l’Administration Bush et de Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense des États-Unis, qui a balayé l’affaire en qualifiant ces nations de « Vieille Europe », d’insolents, d’indignes de toute considération, celles-ci ne s’étant pas alignées sur la position de Washington. La « Nouvelle Europe » aurait été symbolisée par l’Italie, dont le premier ministre, Silvio Berlusconi, était en visite à la Maison Blanche au début de l’offensive. Évidemment le fait que l’opinion publique en Italie soit pour la très grande majorité opposée à cette intervention ne posait de problème ni à lui ni à la Maison Blanche. Le scandale, passé sous silence par la presse à l’intérieur des pays de la « Nouvelle Europe », que l’on voulait nous faire croire en faveur de la guerre, est contredit par le résultat de sondages rendus disponibles par l’institut Gallup International, qui ont indiqué que le soutien à une guerre menée « unilatéralement par l’Amérique et ses alliés » n’avait dépassé 11% dans aucun pays européen (à partir p133).

Guerre en Irak : en toile de fond, une guerre de l’Euro ?

Tout va bien ? Pas vraiment : si l’indépendance est un des aspects de la souveraineté et la politique étrangère un des champs d’action politique les plus importants des États-Unis, on ne peut certes pas dire que les membres de l’Union européenne se soient déchirés sur une question de peu d’importance. L’importance des contrastes en politique étrangère doit être évaluée, en les considérant comme des outils analytiques sur la conduite à tenir envers l’acteur hégémonique de l’actuel système international. De tels contrastes se présentèrent juste au moment où les membres de l’Union européenne cherchaient à dégager une nouvelle synthèse politique européenne : la Constitution, qui devait être en mesure de formuler une politique étrangère commune grâce à la création programmée de nouvelles institutions.

Mais n’y aurait-il pas eu, outre les motivations de type stratégique et militaire, des raisons de type économique pour diviser l’Europe ? Durant sa visite en Espagne en avril 2002 Javad Yarjani, chef du Département d’Analyse des marchés pétroliers de l’OPEP, avait jugé anormal le fait que le dollar domine le commerce mondial. Le haut fonctionnaire n’avait pas exclu que dans l’avenir l’OPEP puisse décider d’adopter l’euro. En 2002, la tentative de coup d’État au Venezuela, appuyée par les États-Unis, avait avorté, et l’Iran et l’Irak convertissaient désormais une grande partie de leurs réserves d’or en euros et non plus en dollars. L’euro se se fortifiait par rapport au dollar, beaucoup trop par rapport aux intérêts américains dans le théâtre moyen- oriental, principal bassin d’exploitation pétrolière mondiale. La France et l’Allemagne, qui faisaient des affaires avec Sadam, étaient naturellement contrariées par cette intervention militaire. Les États-Unis trouvèrent donc un allié dans la Grande-Bretagne, qui le 1er janvier 1999, sans aucune surprise, n’a pas adopté l’euro. Une fois l’Irak occupée, les États-Unis en profitèrent pour démanteler le programme onusien « Oil for Food », reconvertir en dollars les réserves irakiennes, lancer leur propre Fonds d’assistance à l’Irak (naturellement financé en dollars américains), et élaborer une liste des entreprises dans l’optique de les éliminer du business de la reconstruction irakienne. L’Italie, pour ne pas perdre les puits de l’ENI à Nasiriyah, adhère à la « Nouvelle Europe » en juillet 2003 avec le début de l’Opération Babylone.

De Babel à Bruxelles : quels enseignements tirés par Lisbonne ?

A cause de la guerre en Irak, l’Union se fractura en une multitude de voix discordantes et d’intérêts variés, les aspirations constitutionnalistes se sont faites plus lointaines et moins attrayantes, et l’Euro renonça à devenir la monnaie la plus utilisée sur les places financières. On se retrouve alors avec la Babel européenne made in U.S.A.

Les relations transatlantiques de cette période semblent remonter à l’époque de Kissinger, une application politique sur la puissance européenne de la formule : nous voulons une Europe forte, mais pas trop. La « Nouvelle Europe », asservie aux intérêts de la politique étrangère américaine, aurait dû considérer la possibilité d’une seconde sécularisation par les anciens alliés, à la recherche d’une véritable identité européenne.

En reprenant la métaphore de R.Kagan, l’Europe semble être comparable à Vénus parce que deux millénaires d’histoire du continent européen nous ont vacciné de la tentation de déclarer la guerre de manière superficielle. Aux origines de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) de l’UE, y a t-il le soft power ainsi que l’élaboration d’une série de réponses diversifiées : en termes économiques avec les aides au développement, en termes diplomatiques par la stabilisation des zones à travers une gestion civile des crises, c’est-à-dire des opérations avec les forces de police, avec des juges, des magistrats pour reconstruire dans ces zones un système judiciaire et pénitentiaire, avec des opérations humanitaires face aux catastrophes naturelles, etc.

Une Europe à une seule voix deviendrait un interlocuteur important auquel se référeraient beaucoup d’autres États au niveau mondial. Malheureusement l’introduction du Traité de Lisbonne n’a pas apporté beaucoup de changement au niveau du rapport des forces : la Cour de Justice de l’Union européenne a un rôle limité dans les décisions prises par des États individuels en matière de politique étrangère, il a été prévu une clause d’opting-out pour les décisions communautaires de la PESC et on a créé le poste de Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de l’UE, de même qu’un suivi diplomatique et administratif. Ce Haut Représentant devrait avoir la mission de faire parler les États d’une seule et même voix, et être en mesure de parler au nom de l’Europe ainsi que de réorganiser l’harmonie à l’intérieur du chœur, pour en faire un acteur fort et indépendant.

Personnellement j’ai la mémoire courte et j’ai beaucoup de mal à me rappeler de tout, avec cette prolifération de nouveaux visages, de charges institutionnelles et de déclarations publiques. Mais au moins devez-vous vous souvenir de son nom, elle dont le visage a, pour la dernière (ou plutôt la première) fois paru dans la presse ?

NDLR (si vous ne vous en rappelez pas, je vais vous le dire : Catherine Margaret Ashton)

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