Interview de Catherine Grèze : guerre de la banane et valeurs de l’UE

, par Yohan Baril

Interview de Catherine Grèze : guerre de la banane et valeurs de l'UE

Le 9 février dernier, les Jeunes Européens-Bordeaux rencontraient pour la première fois Catherine Grèze, Vice-présidente du Mouvement Européen-France et députée européenne Verts/ALE du Sud Ouest. L’occasion pour nous de revenir sur ses engagements au Parlement européen ou la reconnaissance du reconnaissance du génocide tzigane mais aussi sur son combat pour des relations économiques Nord/Sud plus équilibrées et responsables.

Catherine Grèze est coordinatrice de la commission du Développement au PE, membre de la délégation Mercosur et Vice-présidente de la commission Affaires économiques et commerciales d’EuroLat.

Le Taurillon : Il y a quelques jours, le PE a approuvé l’accord UE-Amérique latine mettant fin à l’interminable « guerre de la banane » qui les opposait à l’OMC. Le groupe des Verts, auquel vous appartenez, a voté contre cet accord, pourquoi ?

Catherine Grèze : Ce dossier, sur lequel j’ai été rapportrice, est un bon exemple des accords commerciaux internationaux et notamment des relations entre l’Europe et l’Amérique latine. L’image qui a été donnée c’est qu’effectivement la guerre de la banane, qui a duré 16 ans, prenait fin…

C’était une guerre tarifaire en réalité avec des facilités douanières qui étaient accordées aux pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique) au détriment des pays exportateurs d’Amérique latine. On nous a présenté un accord avec des chiffres précis de réductions progressives des droits de douane pour l’Amérique latine et parallèlement des mesures compensatoires (MAB Mesures d’accompagnement dans le secteur de la banane) pour les pays ACP et nos régions ultrapériphériques.

Ça confirme en réalité la politique commerciale de l’UE. La culture de la banane en Amérique latine est surtout aux mains de grandes multinationales américaines et donc, une fois de plus, c’est le choix des grandes multinationales qui a été fait au détriment de plus petits producteurs présents dans la zone ACP.

De plus, si on décortique vraiment l’accord, on réalise que c’est un accord de dupes, y compris pour les pays d’Amérique latine, parce qu’à l’accord de bloc à bloc se sont greffés des accords bilatéraux.

L’UE vient ainsi de conclure des accords commerciaux avec la Colombie et le Pérou, qui revoient encore à la baisse les accords tarifaires sur la banane. On passerait pour ces deux pays de 114 euros la tonne (176 avant l’accord de Genève) à environ 70 euros la tonne. Or, l’Equateur, qui n’est pas engagé dans un tel accord bilatéral, se retrouve encore pénalisé.

Le Taurillon : Les aides financières à destination des pays ACP et des régions ultrapériphériques que vous avez évoquées sont-elles suffisantes et constituent-elles une solution satisfaisante sur le long terme ?

Catherine Grèze : Clairement non dans le cadre de la banane, car ce sont des mesures transitoires qui vont prendre fin dès 2013 et rien de précis n’est prévu pour la suite. Et surtout, ça ne s’accompagne absolument pas d’une réflexion sur quel autre type d’agriculture on pourrait faire.

Parce que l’avenir de la Guadeloupe et de la Martinique ce n’est pas nécessairement la banane et des productions locales sans chlordécone ce serait peut-être mieux… Quoi qu’il en soit, aucune de ces mesures ne prévoit des reconversions, ce qui n’est pas satisfaisant.

Le Taurillon : Peut-on considérer cet accord comme révélateur d’une certaine tendance plus générale de l’UE dans les négociations commerciales internationales ?

Catherine Grèze : Cela pose la question de savoir quel type de mondialisation économique et commerciale on va défendre. Les accords de partenariat doivent en principe reposer sur trois piliers — ce sont des accords commerciaux auxquels il faut ajouter le dialogue politique et la coopération — et on voit comment de plus en plus l’UE met en fait l’accent uniquement sur l’aspect commercial, au détriment évidemment des normes sociales et environnementales.

Cet accord sur la banane est un bon exemple de la manière dont fonctionne l’UE et risque finalement de tirer vers le bas les normes sociales avec des cultures qui sont de moins en moins respectueuses de l’environnement.

Ça va peut être coûter moins cher au consommateur final mais pour quelle qualité de produit et pour quelles conditions de production ? Est-ce qu’on est gagnant quand on n’est plus en capacité d’exporter notre modèle social ?

L’Europe exportait son modèle social et aujourd’hui ce n’est plus le cas, elle n’exporte qu’un modèle purement commercial, en faisant abstraction de la manière dont sont produites les choses et en tirant les salaires vers le bas.

Le Taurillon : La promotion des droits de l’Homme, qui est au cœur du discours de l’UE en matière de politique extérieure, trouve-t-elle à se concrétiser dans la négociation de ses accords commerciaux ?

Catherine Grèze : La réponse est, de manière évidente, non. Elle y arrive très bien quand il s’agit du Sri Lanka ou du Zimbabwe, en clair les pays avec lesquels on a des relations commerciales très faibles.

Mais quand il s’agit de Colombie c’est différent… Pourtant, si 70% des assassinats de syndicalistes dans le monde ont été commis en Colombie c’est qu’il y a quand même un problème de droits de l’Homme ! En principe, dans les accords commerciaux et de coopération, on a une clause de droits de l’Homme que j’avais essayé de faire jouer sur la Colombie, sans y parvenir.

Le Taurillon : N’est-ce pas une position difficile à tenir d’un point de vue économique avec la concurrence accrue de la Chine et en termes de crédibilité lorsqu’à l’intérieur même de l’Union ces valeurs ne sont pas toujours respectées ?

Catherine Grèze : C’est vrai que l’Asie, et la Chine en particulier, nous posent des difficultés, il ne faut pas le nier, mais si on rentre dans cette logique-là, on trouvera toujours un autre pays asiatique pour payer ses travailleurs encore moins, etc. Est-ce la solution ? Au contraire, Il nous faut réaffirmer nos valeurs de manière très forte pour tirer les standards vers le haut.

Certes, il y a des problèmes de droits de l’Homme en Europe - parfois on n’a même pas besoin de sortir de nos frontières - mais finalement, si l’UE ne joue pas ce rôle-là alors qu’elle s’est construite dans l’idée de défendre la paix et de promouvoir les valeurs démocratiques et de droits de l’Homme, qui va le faire ?

le Blog de Catherine Grèze

Photos : photozou, certains droits réservés / Kevin Perrottet, tous droits réservés.

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