« Football et Europe, des relations complexes » pour Dominique Courdier

Interview du rédacteur en chef adjoint du magazine France Football

, par Fabien Cazenave

« Football et Europe, des relations complexes » pour Dominique Courdier

A l’occasion d’un café-débat sur « Europe et football », les Jeunes Européens Professionnels Île-de-France ont interviewé Dominique Courdier, rédacteur en chef adjoint du magazine France Football. Au menu : arrêt Bosman, DNCG européenne, Ligue des Champions,...

Le Taurillon : Les polémiques liées aux ventes de footballeurs à chaque Mercato sont régulièrement épinglés comme étant le résultat de l’arrêt Bosman. Est-ce vraiment de la « faute à l’Europe » ?

Dominique Courdier : L’arrêt Bosman, prononcé le 15 décembre 1995 par la Cour de Justice de Luxembourg, a bouleversé les règles : jusqu’alors, un club ne pouvait pas aligner plus de trois joueurs étrangers parmi les seize dont les noms figuraient sur la feuille de match (onze titulaires et cinq remplaçants). Exemple : au début des années 90, le Milan AC avait sous contrat six joueurs non-italiens. Le week-end, trois jouaient, les trois autres suivaient le match en tribune. Au nom de la libre-circulation des travailleurs, l’arrêt Bosman va interdire toute limitation en ce qui concerne les joueurs issus de l’Union européenne. Dès la saison 1996-97, le football européen se plie à cette décision : un club français a alors le droit d’aligner onze joueurs allemands ou anglais. Fiction ? Non, le club londonien d’Arsenal sera le premier, en 2005, a disputé un match sans aucun joueur du pays concerné. Beaucoup plus récemment, l’Inter Milan a battu Barcelone sans aucun joueur italien au coup d’envoi !

L’arrêt Bosman a évidemment dopé le marché des transferts. Et donc creusé le fossé entre clubs riches et clubs moins fortunés. Depuis quelques années, les instances internationales ont l’ambition de corriger les effets néfastes de l’arrêt Bosman. La FIFA a milité longtemps pour un ‘’6 + 5’’ qui imposerait à tout club d’aligner, au coup d’envoi, au moins six joueurs sélectionnables dans le pays du club en question. Mais la Commission européenne y voit une agression frontale au principe de libre-circulation et de non-discrimination. L’UEFA travaille, elle, sur une autre voie, celle du ‘’joueur formé localement’’. Elle impose déjà pour ses compétitions européennes un quota de ‘’joueurs formés localement’’ : peu importe leur nationalité, mais ils doivent avoir été licenciés dans le club ou le pays pendant au minumum trois saisons avant l’âge de 21 ans.

Dans ce contexte, les relations entre le football et l’Europe demeurent complexes et nécessitent des contacts quasi permanents. Mais elles représentent un élément capital pour qui veut tenter de deviner ce que sera le football de demain.

Le Taurillon : Pourra-t-on voir un jour apparaître une DNCG européenne pour éviter que certains clubs prestigieux pillent les petits clubs sans faire attention à l’équilibre de leurs propres comptes ?

Dominique Courdier : La DNCG, c’est-à-dire la Direction nationale du contrôle de Gestion est une instance qui a été créée en France, il y a un quart de siècle, pour scruter les comptes des clubs de football. Ces comptes doivent être équilibrés et transparents. Sinon  ? Le club est sommé d’apporter des corrections. Il peut aussi être sanctionné, voire être relégué en division inférieure. Cela fait longtemps que les clubs français réclament que ces contrôles stricts soient étendus au niveau européen. Que tout le monde soit soumis aux mêmes règles constitue en effet une mesure élémentaire d’équité, pour des clubs qui participent aux mêmes compétitions internationales.

Des gendarmes financiers à l’échelle de l’Europe ? Michel Platini, président de l’Union Européenne de Football Assocation (UEFA) depuis 2007, en a fait un des piliers de son programme. Son principe : « Qu’un club ne dépense pas davantage qu’il ne génère d’argent. » Mais la mise en œuvre à l’échelle continentale est évidemment compliquée du point de vue politique, mais aussi économique, juridique, etc. A l’heure où les clubs anglais affichent un déficit global de 3 milliards d’euros (!), ce combat apparaît néanmoins im-pé-ra-tif.

Le Taurillon : Les clubs les plus riches rêvent de créer un véritable championnat européen et non plus une « simple » Ligue des Champions. Est-ce vraiment réalisable ?

Dominique Courdier : Réduire au maximum ‘’la glorieuse incertitude du sport’’ est en effet une tentation constante des propriétaires des clubs les plus fortunés. Pour rentabiliser leurs énormes investissements (ex. : le Real Madrid a dépensé plus de 250 millions d’euros sur le marché des transferts à l’été 2009 !), ils rêvent en effet d’une compétition à laquelle ils seraient certains de participer et qu’ils seraient assurés de ne pas quitter au moindre résultat négatif. Les dirigeants du football européen, pour éviter la guerre avec ces clubs, leur a fait de grandes concessions : aujourd’hui, par exemple, les trois premiers –et non pas seulement le vainqueur- des championnats anglais, espagnol et italien se qualifient directement pour la plus lucrative des compétitions inter-clubs, la Ligue des champions. Une phase de poules a aussi été instituée : elle garantit à tous ces clubs de disputer au moins six matches et diminue d’autant les risques d’éliminations surprises à la suite d’une mauvaise performance.

Malgré ces gestes de bonne volonté, les rumeurs de création d’un ‘’super-championnat d’Europe’’ sur invitations et sans système de promotion-relégation reviennent sans cesse. Les dirigeants des instances internationales conservent donc le doigt appuyé sur le bouton rouge de l’arme nucléaire : ils menacent d’exclure de « la famille du football » toute fédération, tout club ou tout joueur qui participerait à une compétition privée, organisée en dehors du giron officiel. Un joueur ne pourrait donc plus jouer en équipe nationale et participer, par exemple, à la Coupe du monde.

Le Taurillon : Les fédérations nationales de football ne se sont pas créées en fonction des pays. Il n’y a ainsi pas de fédération du Royaume-Uni mais des fédérations galloise, anglaise, nord-irlandaise ou écossaise. Comment la Fifa gère-t-elle les demandes des équipes de Catalogne, de Bretagne ou de Corse ?

Dominique Courdier : Le privilège de la Grande-Bretagne, qui possèdent quatre fédérations, est lié à l’histoire et notamment au fait que c’est en Angleterre qu’est né le football. Ce sont même ces quatre fédérations anglaise, écossaise, galloise et nord-irlandaise qui, à la fin du XIXe siècle, composaient à elles-seules l’’International Board, instance suprême chargée de fixer les règles du jeu. La FIFA (Fédération internationale de Football Association), créée à Paris en 1904 a ensuite rejoint cet International Board, qui est composé aujourd’hui, à parité, d’un représentant de chacune des fédérations britanniques et de quatre représentants de la FIFA (décisions prises à la majorité qualifiée des trois quarts).

Si la FIFA a longtemps admis en son sein des fédérations qui représentaient simplement des territoires ou des régions non-indépendants (ex. : Il existe une fédération des Iles Féroé qui appartiennent au Danemark ou une de Polynésie française). Mais la Fédération internationale, qui compte 208 membres, a modifié ses règlements, il y a une dizaine d’années : il faut désormais être indépendant pour demander son adhésion à la FIFA, ce qui règle le cas, pour l’heure du moins, de la Catalogne, de la Bretagne ou de la Corse. Mais cette nouvelle règle n’est pas rétro-active : c’est la raison pour laquelle la Polynésie française conserve sa fédération.

Illustration : photographie du Parc des Princes (Paris) lors d’une rencontre entre le Paris Saint-Germain FM et le SM Caen. Source : Chmouel Boudjnah sur Wikipedia.

Le Taurillon remercie Mathilde Marmier pour son aide dans la réalisation de cette interview.

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