Carton rouge à M. Laurent Fabius

Un an après, il ne nous propose rien de mieux...

, par Fabien Cazenave

Carton rouge à M. Laurent Fabius

Dans l’édition du 22 mai 2006 du journal « le Monde » M. Laurent Fabius [1], chantre du « NON » au récent référendum, se fend d’une tribune pour relancer l’Union européenne. Alors que la construction européenne est aujourd’hui au point mort, que propose donc M. Fabius ?

Faire un nouveau compromis puisque c’est si simple. Mais force est de constater que la France n’a plus, actuellement, les capacités politiques qui lui permettraient d’obtenir un compromis qui soit aussi « favorable » que le fut le TCE.

Que cela soit dans son analyse du 29 mai ou dans ses propositions au niveau institutionnel, M. Fabius se justifie et mystifie, au détriment de la construction européenne.

Une analyse du 29 mai 2005 vraiment trop réductrice

L’analyse de M. Fabius du 29 mai 2005 se pare de la pureté du vote et du résultat démocratique pour nous asséner que les Français ont voté « en connaissance de cause ». Il est néanmoins bizarre, au demeurant, que M. Fabius n’analyse pas davantage le rôle joué pendant la campagne (et après celle-ci...) par les politiciens eux-mêmes, et notamment ceux du camp du Non...

De même, il oublie soigneusement de nous expliquer ce qu’est devenue sa promesse de « plan B ». Au contraire, il préfère nous rappeler « le véritable isolement » des dirigeants européens vis-à-vis des citoyens.

De son avis d’expert (confirmé par des « dirigeants européens » dont il ne nous cite cependant ni le nom, ni l’origine...), l’ancien plus jeune Premier Ministre de France nous explique que les autres peuples d’Europe auraient sans doute voté de la même manière que les Français s’il y avait eu un référendum chez eux. Les Espagnols et les Luxembourgeois seraient-ils donc quantité négligeable face à leurs homologues de l’Hexagone et Bataves ?

Comment cet homme politique lui même membre d’une élite dont il se plaît à dire qu’elle est complètement déconnectée du réel, serait-il mieux à même de préjuger de l’opinion des peuples ?

Le « NON » : source de tous les bonheurs, vraiment ?!

Dans son analyse Laurent Fabius continue de nous exposer son habituelle grille de lecture « Monde Libéral vs Monde social et humain ». Ce qui est effectivement tout à fait conforme à sa stratégie présidentielle d’une ligne « clairement à gauche ».

Pareillement, il continue à nous asséner que le Traité constitutionnel pour l’Europe (TCE) aurait aggravé les choses dans un sens libéral. Afin d’illustrer son propos, il prétend que les menaces du camp du Oui étaient de dire que les cantines seraient privatisées si jamais le Traité n’était pas adopté... Une chose vraiment des plus étranges car c’était là clairement le cataclysme promis par la Gauche du Non en cas de victoire du Oui. Ici, la mauvaise foi est évidente.

De même, il prétend que c’est la mobilisation du camp du Non qui a rendu possible la refonte de la Directive Bolkestein... A ce titre, il cite l’action de la mobilisation syndicale (loin de n’être que française...) tout en omettant de dire que ces mêmes syndicats, par le biais de la Confédération européenne des Syndicats, appelaient pourtant à voter Oui sur le TCE au Printemps dernier. Mais cela, inutile qu’il se sente obligé de le préciser dans son texte. Car c’est ainsi que M. Fabius assimile encore une fois le camp du Non à une Société civile qui ne serait qu’un bloc uniforme et obsessionellement hostile à on ne sait trop quelle Europe libérale.

En effet, il est plus simple de présenter les choses ainsi que de dire la vérité. A savoir que la nouvelle version de ce texte, fruit d’une intense pression syndicale et compromis noué par les parlementaires européens de gauche et de droite, a bousculé la Conférence intergouvernementale et la Commission. Il lui aurait fallu alors rappeler pourquoi son parti national (et ses partisans en son sein...) ont voté [2] contre la nouvelle version du texte (et, donc, failli faire gagner la version libérale de celui-ci...).

Ses propositions pour le chantier institutionnel

Pour M. Fabius, il semble légitime d’arrêter l’actuel processus de ratification suite à l’expression du NON français. Ainsi, il serait donc éminemment démocratique de ne pas laisser tous les pays s’exprimer sur le TCE. Il est étonnant de voir qu’un homme qui se dit profondément européen estime donc que le « NON » de la France puisse interrompre un processus qui nécessite pourtant l’avis de tous.

Car, après tout, si une quinzaine de pays s’est déjà exprimée avec une écrasante majorité en faveur du TCE, cela n’a visiblement pas autant d’importance qu’un référendum français. Désolé, mais nous avons vraiment du mal à accepter cette logique nationaliste qui, ainsi, donne aussi raison au Non de l’Extrême Droite.

Mais prenons acte du fait que la construction de l’Europe politique est en panne et qu’il faille en sortir. Quelle est la méthode proposée ? D’après M. Fabius, la chose devrait pouvoir se faire en trois étapes. Première étape, il faudrait supprimer la partie III du TCE. Ensuite, il faudrait sauver « l’essentiel de la Partie II ».

Enfin, étape qui serait la plus délicate, il faudrait « opérer le tri entre les dispositions acceptables et celles qui ne le sont pas » des Parties I et IV du TCE. En clair, cela permettrait d’obtenir un nouveau compromis permettant de vivre dans une « Europe sociale [...] face à la mondialisation libérale ».

Remplacer le compromis favorable... par un compromis encore plus favorable !

Eurêka ! Mais comment n’y avait-on pas pensé plus tôt ?! Ainsi, la Partie III disparaîtrait comme par magie si nous ne la votions pas... Cependant, M. Fabius prend là le peuple pour ce qu’il n’est pas : la Partie III étant déjà appliquée dans ses grandes lignes puisque elle est le fruit des Traités antérieurs ! Or l’homme qui a voté l’Acte Unique en 1986 ne peut prétendre ignorer de bonne foi cette donnée. Donc à cette première étape, nous donnons un carton jaune !

Pour la deuxième étape (i.e : sauver « l’essentiel de la Partie II »), nous pouvons légitimement nous demander quel était donc l’intérêt de voter contre cette partie du Texte qui portait cette teinte « sociale » si ardemment désirée par une partie de ceux qui ont voté Non... Mais, maintenant, il faut sauver le soldat « Charte sociale ». Ce pourquoi, pour avoir ainsi empêché l’Europe d’avancer dans la direction d’un ’’plus’’ social, nous vous adressons, M. Fabius, un deuxième carton jaune. (Vos méthodes méritant déjà un carton rouge...).

Dernier volet : M. Fabius nous explique qu’il faut obtenir un nouveau compromis... Mais il oublie de dire que la France n’est aujourd’hui plus en position de force pour imposer un texte moins ’’libéral’’ que le TCE alors même que celui-ci paraissait déjà bien trop ’’social’’ à certains de nos partenaires comme la Pologne ou le Royaume-Uni.

On peut ainsi se demander comment la France va bien pouvoir défendre sa conception du service public sous prétexte que les peuples la désirent, alors que le peuple français a voté contre un texte qui permettait l’extension de ces principes au reste de l’Europe ! Là réside une mystification qui ne trompera pas longtemps les dirigeants européens, ceux qui négocieraient. Et c’est jouer là avec les espoirs légitimes des citoyens.

Carton rouge pour avoir retardé la construction de l’Europe

Ainsi M. Fabius, vous méritez totalement votre carton rouge. Vous avez beau jeu de nous faire des propositions sur la relance du projet européen (que vous vous gardez bien de définir d’ailleurs...), de donner des bons points au Parlement européen ou encore de rappeler la nécessité et le besoin d’une Europe qui pèse avec ses valeurs issues de son histoire dans un univers géopolitique mondialisé...

Tout cela est bien beau mais vous ne proposez pas là de projet qui puisse susciter un vrai débat entre les européens. Malgré la longueur de cette tribune, nous sommes bien en peine d’y trouver l’expression d’un projet ou d’une vision européenne clairement identifiable. En somme, vous avez surtout fait perdre du temps à la construction européenne. Et, malgré les non-événements de l’année écoulée, vous refusez aujourd’hui encore de le reconnaître.

Ainsi vous avancez qu’un nouveau compromis serait une solution fort simple à mettre en œuvre, mais sans même rappeler la base même de ce que cela veut dire. A savoir : tenir compte des autres et avancer avec eux.

En fait il semblerait surtout que vous avez avant toute chose voulu faire avancer votre carrière présidentielle. Alors dire que l’Europe doit être au cœur de la présidentielle française de 2007, évidemment. Mais cela, nous le disons aussi, et depuis longtemps ! Et cette campagne et cette exigence européenne, M. Fabius, nous les ferons vivre : sans vous.

- Illustration :

Photographie tirée du site www.laurent-fabius.net.

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Notes

[1Ancien Premier Ministre en 1984-1986, qui a ratifié l’acte unique en 1986 et qui, en 1992, a mené la campagne du Oui du PS en faveur de l’adoption du Traité de Maastricht.

[2En février dernier, lors de l’examen final du texte sur la directive ’’services’’ la stratégie adoptée par les membres français du groupe parlementaire PSE fut alors de voter en faveur de tous les amendements, pour ensuite refuser de voter en faveur du compromis ainsi obtenu.

Vos commentaires

  • Le 27 mai 2006 à 08:53, par Ronan Blaise En réponse à : Carton rouge à M. Laurent Fabius

    Ce qui, entre autres choses, me semble le plus consternant dans cette fameuse tribune récemment signée par M. Fabius, c’est l’absence totale de souffle politique, de vision de l’avenir et de projet européen clairement identifiable.

    Bien entendu, M. Fabius y va de ses propositions : gouvernance européenne, réforme de la BCE, prépondérance de l’Eurogroupe, convergence fiscale, noyau dur, armée franco-allemande, nouveau Traité, Constituante (etc). Mais force est de constater qu’aucune de ces propositions n’a déjà été formulée par d’autres. Et que M. Fabius, qui n’est guère un précurseur en la matière, ne fait guère là preuve d’originalité...

    Pire : ses propositions restent des mots creux et n’en restent qu’au stade de simples voeux. En effet, on ne trouve guère dans cet exposé les modalités d’application et de réalisation qui permettraient de mener à bien et de réussir la mise en place de tels projets. Ici, il manque souvent non seulement le ’’comment’’ mais aussi, et c’est tout de même important, le ’’pourquoi’’.

    Platitudes, généralités, bla-bla et seules paroles verbales : tel est donc l’expression de la ’’pensée européenne’’ fabiusienne. Le carton rouge qui lui est décerné nous paraît alors tout à fait fondé. Franchement, un an après ce que l’on saît, le résultat est vraiment consternant. Et donne envie de dire : tout ça pour ça ?!

    Ronan Blaise (Rédacteur en chef).

  • Le 27 mai 2006 à 09:20, par Ronan Blaise En réponse à : Carton rouge à M. Laurent Fabius

    Je suis complètement d’accord avec ce qui vient d’être dit.

    D’un candidat présidentiable on serait aujourd’hui parfaitement en droit d’attendre plus d’infos quant à sa démarche et quant à son projet.

    Ici, il manque tout de même des informations essentielles : pas de calendrier d’application, pas de détail quant à la mise en oeuvre, et pas davantage d’infos quant aux alliances politiques à construire en Europe pour promouvoir de telles idées.

    Comment M. Fabius compte t-il donc s’y prendre pour rallier nos amis britanniques à un ’’mieux disant’’ social ? Comment compte-t-il donc faire plier ceux d’entre nos partenaires qui exigeaient (et exigent encore...) le maintien de la partie III dans le Traité ? Comment compte-t-il promouvoir la partie II du texte (qui a suscité bien des interrogations chez certains de nos partenaires...) sans maintenir la partie III ? (point d’équilibre et noeud du compromis finalement établi...). Comment compte-t-il réunir une Assemblée constituante sans l’aval de l’unanimité des Etats membres ? Autant de questions qui restent sans réponse...

    Bref, pour un candidat présidentiable qui, dit-on, aspire aux plus hautes fonctions, tout cela est bien léger. Léger.

  • Le 27 mai 2006 à 12:52, par Sophie Bège En réponse à : Carton rouge à M. Laurent Fabius

    De la part de M. Fabius, on entendait un véritable plan B vraiment digne de ce nom. Au lieu de quoi, on se retrouve avec cette tribune qui n’en n’est pas même un brouillon.

    Prétendre relancer l’Europe avec des propositions aussi indigentes, c’est vraiment se moquer du monde.

    La seule info qu’apporte la tribune donnée par M. Fabius au journal le Monde, s’est enfin de nous révéler qu’il n’a lui même sans doute jamais eut de plan B. C’est pitoyable.

  • Le 27 mai 2006 à 13:51, par Anne-Claire Muller En réponse à : Carton rouge à M. Laurent Fabius

    Tout à fait d’accord avec l’auteur de cet article, je tiens cependant à rajouter une chose : il n’y a rien d’étonnant dans l’attitude de Laurent Fabius aujourd’hui. On sait en effet que Monsieur Fabius a surfé sur les mécontentement des Français et a utilisé le NON au référendum pour mieux se démarquer au sein du PS afin de baliser sa candidature aux présidentielles... Il serait d’ailleurs difficile pour lui aujourd’hui de proposer ce fameux plan B puisqu’il n’a jamais existé et qu’il savait bien qu’un NON français au TCE allait affaiblir la France plus ou moins durablement. Le plus étonnant est l’effronterie avec laquelle il prétend que « Les Français ont voté en connaissance de cause » ! C’est stupéfiant de dire cela alors que l’on sait très bien les conditions dans lesquelles les débats se sont déroulés, les uns plus emprunts de démagogie que les autres... Alors CARTON ROUGE pour Laurent Fabius, un grand OUI !!!!

  • Le 27 mai 2006 à 13:53, par David Soldini En réponse à : Carton rouge à M. Laurent Fabius

    Merci Fabien pour ce carton mérité de longue date. Cependant, ce qui me semble le plus consternant pour un « européen » c’est de ne pas voir la distinction entre une conférence intergouvernementale, une Convention, une assemblée constituante. Bref de ne pas comprendre que le véritable « noeud » politique européen est bien la : qui décide in fine et comment, sur les questions « constitutionnelles » ? POur Fabius, que ce soit dans une chambre close, entre 25 Chefs de gouvernement, discutant « diplomatiquement » et donc secrètement, loin des citoyens, ou grace au travail d’une assemblée composée d’élus, représentant les peuples de l’Union et l’intérêt général européen, travaillant dans la transparence et le respect des citoyens, c’est pareil ! Et bien non, c’est parce que vous n’êtes visibelment pas capable de trancher en faveur de la seconde option que vous faites partie d’une vieille Europe qui a échoué et qui ne refleurira plus jamais car ces fleurs sont bien trop éphémères pour satisfaire les peuples européens. Vous êtes décidément tombé bien bas... Et quand je pense à Pervenche... Le plan B existe et il consiste à revoter en 2009 dans toute l’Union, une belle solution que nous avions auguré pour ce premier référendum échoué. La conséquence : vous avez contribué à faire perdre à l’Europe 4 années de travail. Au moins l’histoire se souviendra peut être de vous comme cela.

  • Le 27 mai 2006 à 23:15, par Ali Baba En réponse à : Carton rouge à M. Laurent Fabius

    “Remplacer le compromis favorable... par un compromis encore plus favorable” : en somme, c’est encore et toujours la même rengaine...

    « La solution ? Bah c’est d’avoir mieux ! Que vous êtes bêtes !

    - Bah ce serait pas de refus, mais comment ?

    - ...

    - Allô ? »

  • Le 29 mai 2006 à 14:07, par Laurent Bonsang En réponse à : Carton rouge à M. Laurent Fabius

    au delà même du plan B véritable arlésienne, j’aurais tellement aimé de Laurent Fabius nous dise clairement et franchement ce qui est en application aujourd’hui avec les traités existants... ou du moins ce qui dans le traité constitutionnel constitue un changement par rapport à l’existant... et ce qui a été rejeté (nous verrions ainsi que par exemple au sujet de l’Europe sociale le statut quo n’est pas pour plus d’Europe sociale)

    Laurent Fabius avait même juste à relire notamment le travail d’analyse comparative qu’avait fait D Soldini...

    mais il est vrai que reconnaitre le faire d’avoir user d’arguments fallacieux est quelque chose de très difficile. Tout le monde peut changer, l’honnêteté de Fabius aurait pu être de dire qu’il était devenu contre les traités existants...

    ce qui est très choquant dans les analyses et réactions encore aujourd’hui, un an après le référendum en France est que les élites des non restent sur des postures générales et que jamais ils n’ont basé leur discours sur une analyse complète du texte...

    un cours de droit communautaire (ou un rappel ou encore une (re)mise à niveau) devrait être obligatoire pour tout candidat à la candidature à la présidence de la république...

  • Le 9 avril 2009 à 00:08, par axellegraindesel En réponse à : Carton rouge à M. Laurent Fabius

    cher Monsieur Fabius je ne vouis souhaite qu’une seul et unique chose : que vous ne depassiez jamais au second tour d’une presidentielle les 18%

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