Relations UE-Turquie : je t’aime, moi non plus

, par Marc-Aurèle Barez

Relations UE-Turquie : je t'aime, moi non plus
© Necati Savas - Commission européenne Le Président de la république de Turquie, Tayyip ERDOGAN, rencontre les présidents du conseil européen et de la commission européenne le mardi 6 avril 2021.

Le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est au point mort. Début octobre, à la session inaugurale du Parlement, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré qu’il n’attendait « plus rien de l’Union européenne, qui nous a fait patienter à sa porte depuis quarante ans ». Pourtant, des enjeux migratoires, géopolitiques et économiques les lient dans un rapport d’interdépendance, obligeant Bruxelles et Ankara à maintenir le dialogue, malgré de nombreuses pierres d’achoppement.

« Nous avons tenu toutes les promesses que nous avons faites à l’Union européenne, mais eux, ils n’ont tenu presque aucune des leurs » s’est offusqué dimanche 1er octobre le président turc, devant un parterre de près de 600 députés, avant d’avertir l’UE que « s’ils ne font pas marche arrière sur certaines injustices comme l’imposition des visas, qu’ils utilisent comme une sanction latente, s’ils ne corrigent pas leurs erreurs […], ils perdront intégralement le droit d’exprimer des attentes politiques, sociales, économiques ou militaires de notre part ».

Entamé en 2005, le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne a toujours été en dents de scie. À titre de comparaison, la Croatie avait commencé les négociations au même moment, et cela fait presque dix ans qu’elle a rejoint l’UE. Aujourd’hui, le Conseil de l’Union européenne regrette que le processus d’adhésion de la Turquie soit « au point mort » depuis quatre ans. Les réformes que demande Bruxelles à Ankara, notamment celles qui entourent le développement de l’État de droit, n’ont pas été mises en place ; a contrario, et de manière accélérée depuis la tentative de coup d’État en 2016, le pays s’enfonce dans l’autoritarisme.

Des obstacles à l’adhésion

Pour certains, le simple fait que 97% du territoire se trouve en Asie suffit à radier la Turquie des candidats potentiels. Pour d’autres, le problème réside dans le fait que l’écrasante majorité de la population de ce pays de 85 millions d’habitants est musulmane.

Aussi, la Turquie est empêtrée dans de nombreuses affaires de violations des droits de l’Homme. La dernière en date s’incarne dans un arrêt de de la Cour européenne des droits de l’Homme qui accuse la Turquie d’avoir condamné un homme pour appartenance à une organisation terroriste, avec comme seule pièce à conviction l’utilisation par cette personne de l’application de messagerie cryptée Byblock. Considéré comme le relais de communication des responsables présumés du putsch manqué de 2016, qui rappelons-le, a fait plus de 250 morts, et qui s’est suivi d’une vague d’arrestations massives et de purges politiques encore jamais observées en Turquie. Depuis cet événement, les prérogatives de la justice turque se sont affaiblies, les opposants ont été réprimés et les libertés individuelles restreintes, tandis que les réformes mises en place par l’État ont donné plus de pouvoir au président.

En outre, Ankara fait preuve d’une diplomatie agressive qui inquiète l’UE. De nombreux désaccords les opposent en Libye, en Syrie, au Haut-Karabakh ou encore en mer Égée, où la présence d’hydrocarbures a conduit à de vives tensions entre la Grèce et la Turquie. Citons également le soutien d’Ankara à la République turque de Chypre du Nord, alors que l’UE considère cette région comme occupée.

Une relation d’interdépendance

Si le processus d’adhésion n’avance plus, la collaboration reste réciproquement nécessaire, d’après Nicolas Monceau, maître de conférences en science politique à l’Université de Bordeaux.

Selon lui, pour Bruxelles, la Turquie s’est constituée en rempart face aux vagues d’immigration qui ont suivi l’éclatement de la guerre civile en Syrie. En l’échange d’aides européennes, Ankara a accepté de maintenir sur son sol plus de 3,7 millions de réfugiés syriens. La reconduction de cet accord constitue donc un enjeu important.

Le chercheur souligne en outre le caractère hautement stratégique de la Turquie, véritable « hub énergétique » duquel l’UE ne saurait se passer, a fortiori depuis le début de la guerre en Ukraine et la fin des livraisons d’hydrocarbures russes. Par ailleurs, le rôle de médiateur qu’a embrassé Erdogan dans ce conflit a contribué à rendre nécessaire le maintien du dialogue entre l’Europe et la Turquie.

Pour Ankara, l’Union reste son partenaire commercial principal. Le pays ne saurait tourner le dos aux investissements européens, à ses innovations et à ses normes.

Les risques d’une tendance à l’autoritarisme

À la mi-septembre, l’Autriche avait officiellement appelé à la fin des négociations entre la Turquie et l’Union européenne. Son chancelier, Karl Nehammer, avait déclaré que la Turquie resterait un partenaire important mais qu’il lui serait impossible de rejoindre l’organisation : « Il est important que nous soyons honnêtes les uns envers les autres, ce qui implique également de mettre officiellement fin aux négociations d’adhésion gelées depuis des années et de développer un nouveau concept de coopération entre voisin », avait-il ajouté.

Oliver Varhelyi, commissaire européen à l’élargissement, ne partage pas cet avis.Pour lui, « il est vital que la voie de l’adhésion de la Turquie à l’UE soit dégagée et que la perspective d’adhésion soit revitalisée ». La condition sine qua non à l’adhésion turc reste la présentation d’une « feuille de route crédible » concernant les réformes liées à la démocratie et l’État de droit.

Mais Ankara ne semble pas enclin à s’y plier. C’est même l’inverse d’après Marc Pierini, ancien ambassadeur de l’Union européenne en Turquie qui, dans une tribune au Monde, associe la réélection d’Erdogan au « renforcement d’une autocratie institutionnalisée », et à « l’absence totale de référence aux questions relatives à l’État de droit ». Il s’inquiète du fait qu’en «  en se détournant de l’Europe, [la Turquie] se positionnerait au plus près des leaders autocratiques ».

Un avis partagé par N. Monceau pour qui un tel pivot pourrait ouvrir la voie à un renforcement des échanges économiques et commerciaux entre la Turquie et des acteurs tels que la Russie ou la Chine. Selon ses propos, en cas d’aggravation des relations, la Turquie pourrait se détourner de la gestion de la crise migratoire qu’elle contenait jusqu’ici, ce qui pourrait conduire à d’importantes répercussions sur l’Union européenne.

En somme, les relations entre l’Union européenne et Ankara restent dans une impasse. Les divergences persistantes, qu’elles concernent les droits de l’Homme, les enjeux territoriaux ou l’évolution autoritaire de la Turquie, compliquent le processus d’adhésion. Cette situation délicate pourrait conduire à une séparation plus nette, remodelant les alliances régionales et mondiales, avec des conséquences potentiellement significatives pour l’Europe et le statut de la Turquie. Aujourd’hui, la politique étrangère d’Erdogan se détourne de l’Europe. La Turquie d’Erdogan entend renouer avec son passé ottoman et tourne désormais ses ambitions vers le Moyen-Orient.

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