L’Union européenne et l’art de la non-guerre

, par Paul Russeil

L'Union européenne et l'art de la non-guerre
Parlement européen Image par Udo Pohlmann de Pixabay

OPINION : Militairement et diplomatiquement dépendante des États-Unis, privée de véritable sentiment unitaire européen, l’Union Européenne doit-elle investir le terrain militaire pour se constituer nation ? Loin de faire l’éloge ou de souhaiter un quelconque conflit armé, l’enjeu de cet article est de simplement se questionner : l’Europe n’est-elle pas orpheline d’une guerre unificatrice ?

« L’état de paix n’est pas un état de nature, lequel est au contraire un état de guerre, c’est pourquoi il faut que l’état de paix soit institué » (Kant, 1795) [1]. Si une phrase devait résumer la volonté à l’origine de la construction européenne, ce serait bien celle-ci. Instituer une paix entre des nations, entreprise nécessaire mais tristement contre-nature selon le natif de Königsberg. Il écrivait également : « aucun traité de paix ne doit valoir comme tel, si on l’a conclut en se réservant tacitement matière à guerre future. » Or que se passe-t-il si cette paix instituée vise à unir durablement toutes ces nations différentes sous une seule bannière ? La paix instituée est-elle toujours contre-nature dans la mesure où elle concerne divers composants d’une même structure ? Et ce traité de paix pourrait-il être conclu en se réservant matière à une guerre future, mais fondé sur l’idée d’une armée commune ?

Segmentation et unification, le sentiment d’appartenance nationale

En cette année 2023, notre belle planète bleue fut la triste scène de nombreux conflits armés tels que la guerre en Ukraine, la guerre du Haut-Karabagh, le conflit soudanais, ou bien encore l’intensification du conflit israélo-palestinien depuis le 7 octobre dernier. Tous ces tristes événements, ces déferlements de violence, ont choqué les esprits, mais ont également polarisé, chacun à sa mesure, ce qu’on appelle par commodité l’opinion publique.

Mais qui dit polarisation, dit camps, affrontements, et paradoxalement unification. En effet, la scission d’un groupe entraînée par une opposition, permet de transformer ce primo-groupe hétérogène et peu solidaire en deux groupes distincts et plus soudés. Ceci s’explique par l’existence d’une « raison d’être » propre aux groupes. Le groupe nouvellement constitué existe désormais par opposition à l’autre. Cette idée fédère de facto chaque partie autour d’un même dessein. Nous pouvons donc observer deux fortes unités, permettant à chacune d’exister à travers l’autre. C’est ce qui s’est produit récemment en Ukraine. Le peuple ukrainien n’a jamais été aussi soudé et uni que depuis l’incursion russe en Crimée et le bombardement de Kyïv.

Mais ce processus peut être pris par l’autre bout, c’est-à-dire par la fusion de groupes hétérogènes contre un groupe ennemi plus fort. Ce fût le cas en 1866, de la Prusse bismarckienne s’unissant contre l’ennemi franco-autrichien. En outre, dans son ouvrage La création des identités nationales. Europe, XVIIIe-XXe siècle, Anne-Marie Thiesse [2]explique qu’ « au moment de la Révolution Française, en Europe, les différences entre un berger breton et un domestique cévenol par exemple, étaient plus grandes qu’entre aristocrates de pays différents ; en France, une minorité de gens seulement parlaient français dans leur vie quotidienne. » On observe donc bien que ce n’est pas par simples similitudes de ses parties que se constitue une nation, ni d’ailleurs par différences vis-à-vis de ses voisines, mais bien par opposition avec elles.

Pour reprendre les mots du journaliste français Jean Quatremer sur le plateau de l’émission La faute à l’Europe ? [3] : «  Comment sont nées l’ensemble des États dans le monde, justement en se confrontant à l’autre. […] On crée un sentiment d’appartenance lors d’une guerre. L’Ukraine est devenue une nation en se confrontant à la Russie ». Le constat est dur, mais la guerre unifie.

L’Union Européenne et la guerre, un rendez-vous manqué

« La paix [étant] l’essence même de la construction européenne » (Lefevbre, 2019) [4], cette dernière avait donc pour dessein primaire l’institution d’une paix interne, la disparition d’un quelconque risque de conflit armé entre ses membres. Mais quand est-il du risque de conflit externe comme en Ukraine ou au Moyen-Orient ?

Il est évident que de la fin des dividendes de paix, en est ressorti des États militairement affaiblis, et des leaderships fragilisés. C’est notamment le cas des États-Unis, de qui l’Europe demeure encore malheureusement dépendante. Cette dépendance s’observe au niveau militaire avec les achats en armements, comme au niveau diplomatique. L’Europe ne pèse pas lourd, tout d’abord parce qu’elle n’en a pas les moyens militaires, mais aussi parce qu’elle ne fait pas esprit de corps, parce qu’elle ne fait pas nation. « Dès son lancement, la construction européenne ne se pense pas contre la guerre, mais à l’abri de la guerre » (Lefevbre, 2019) [5]. De par ce simple fait, l’UE concède ne jamais avoir été pensée comme une nation. « Le Parlement Européen ou la Commission Européenne ne se pensent pas en État, ils ne se pensent pas en puissance, c’est contraire à leur ADN. Ici c’est la paix, la paix, encore la paix. » (Quatremer, 2023) [6] Mais l’état de paix est-il un réel vecteur d’unité ? Malheureusement je ne pense pas.

Pour que l’Europe fasse corps, que ses parties internes se sentent Une, que ses concurrents, partenaires et ennemis la considèrent comme une puissance autonome et à part entière, elle devra tout d’abord passer par une véritable politique étrangère commune. Une politique étrangère lui permettant d’agir, de prendre parti, et de peser réellement sur les débats diplomatiques mondiaux. L’étape suivante sera la constitution d’une armée commune, où l’enjeu sera d’affirmer la puissance européenne à l’international, mais surtout en son sein même, par la défense de ses frontières par exemple, et par l’engagement de femmes et d’hommes, venus de tous les coins de son territoire, sous une même couleur. Ce sera prouver à ses citoyens que l’Europe est une puissance, et surtout, une puissance unie.

Notes

[1Kant, E. (1795). Vers la paix perpétuelle.

[2Thiesse, A.-M. (1999). La création des identités nationales. Europe, XVIIIe-XXe siècle. Éditions du Seuil.

[3Quatremer, J. (2023, 11 octobre). La faute à l’Europe ? [Émission de télévision]. France Info.

[4Lefevbre, M. (2019, 4 novembre). L’Europe, modèle de paix structurelle. Vie-Publique.

[5Lefevbre, M. (2019, 4 novembre). L’Europe, modèle de paix structurelle. Vie-Publique.

[6Quatremer, J. (2023, 11 octobre). La faute à l’Europe ? [Émission de télévision]. France Info.

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